En Syrie, la crainte a remplacé l’espoir, 1 an après la chute de Bashar al-Assad, « le boucher de Damas ». A la tête de la coalition de rebelles qui a chassé le dictateur sanguinaire, l’ancien djihadiste Ahmad al-Charah a pris la tête d’un pays déchiré. D’un côté, des milliers de prisonniers du régime essaient de retrouver une vie normale après les sévices endurés, et de l’autre, les membres de la communauté Alaouite, dont fait partie Bachar al-Assad, sont victimes d’exactions.
Les violences intercommunautaires minent le processus de justice transitionnelle. Les milliers de prisonniers qui ont survécu aux sévices du régime tentent malgré tout de se reconstruire, à l’image de Riyad Avlar. Il a 19 ans quand il quitte sa Turquie natale, pour aller étudier l’arabe en Syrie. Nous sommes en 1996, le pays est alors dirigé d’une main de fer par Hafez el-Assad. « C’est une dictature » écrit Riyad dans une lettre à un proche. Pour cela, il sera arrêté et emprisonné dans la prison de Sednaya. Il y restera 21 ans.
« Au début de ma détention, j’ai été mis 2 ans au sol-sol, seul. Ensuite ils m’ont mis 10 ans avec 20 personnes. Après la révolution de 2011, ils ont commencé à amener beaucoup de gens : pour une cellule pouvant contenir 20 détenus, ils en mettaient une centaine. Tu ne sais pas exactement quand ils vont venir te tuer. Tout le temps, il y avait de la torture : physique, psychologique, et sexuelle. Au bout d’un certain temps, ils venaient moins me torturer physiquement, mais ils apportaient des nouvelles personnes et les torturaient devant mes yeux : c’est aussi de la torture psychologique. »
Le traumatisme des anciens prisonniers de Sednaya, surnommée « l’abattoir humain », perdure
En 2017, Riyad est libéré, sans explications. Il y a seulement une dizaine de jours, il est retourné voir Sednaya, la prison désormais appelée « l’abattoir humain ». « Même vide, c’était horrible. Je me suis rappelé presque tout ce qui est arrivé là-bas ». Pour surmonter ses traumatismes, Riyad a cofondé une association d’aide aux anciens prisonniers de Sednaya. « J’étais un détenu, donc c’est une partie de mon identité. C’est mon devoir. J’ai été heureux de voir le régime de Bachar tomber, mais j’ai éprouvé beaucoup de chagrin quand j’ai vu les milliers de familles qui cherchaient leurs proches, sans les trouver…parce que, je sais, que la plupart sont morts. » La commission syrienne des disparus estime entre 200 et 300.000 le nombre de personnes arrêtés par le régime des Assad qui n’ont toujours pas été retrouvées.
Le témoignage de Riyad Avlar:
L’autre stigmate de ces années de souffrance pour les Syriens, c’est aussi la déchirure qui existe entre les communautés. Les alaouites en particulier sont la cible d’exactions, car ils appartiennent à la communauté des Assad. Hala Rajab est originaire d’un village sur la côte ouest de la Syrie près de Lattaquié, berceau de la communauté alaouite. Réfugiée en France depuis dix ans et devenue actrice et réalisatrice, la trentenaire a été surprise de la chute de Bachar el-Assad. « J’étais choquée, je ne croyais pas ce que je voyais à la télévision. J’avais aussi un peu peur, car je me suis dit qu’il y aurait peut-être des attaques visant les minorités. En même temps, j’étais très contente. C’est un sentiment mélangé, de joie et d’inquiétude ».
Hala a beaucoup pensé à son père, opposant communiste : « J’aurais aimé qu’il soit là, qu’il soit vivant et qu’il assiste à ce moment historique, lui qui a passé toute sa vie à lutter contre le régime. Mon père a été arrêté en 1987, il a passé un peu plus de 4 ans en prison, et quand la révolution a éclaté en Syrie, il a participé à une conférence contre le régime en Égypte en 2013. Il était sur les listes noires, il pouvait plus rentrer en Syrie. Il a essayé de rentrer en 2014, s’est fait arrêter, torturé et a été hospitalisé ».
Le risque de guerre civile toujours présent en Syrie ?
A la mort de son père, Hala et ses sœurs fuient la Syrie, mais leur mère reste dans le pays jusqu’en mars dernier. Au moment des massacres contre les alaouites, elle prend la fuite in extremis : « Ma mère était encerclée chez elle. On a perdu quatre membres de la famille : un cousin, deux oncles, ma cousine et son cousin. Ces oncles étaient pourtant des anciens opposants du régime, mais ils ont été tués parce qu’ils étaient alaouites. Pour moi, la révolution n’est pas finie. Il y a encore beaucoup de travail à faire [pour défendre] les valeurs de mon père, la lutte pour la liberté, pour qu’il y ait une identité syrienne au-dessus de toutes les identités ethniques, religieuses »
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Hala pense que le risque de guerre civile est encore là. « Même s’il y a pas des massacres de masse, il y a des vengeances quotidiennes contre les minorités. Il y a tous les jours des hommes qui se font tuer parce qu’ils sont alaouites, ou druzes. Il y a des femmes qui sont enlevées, torturées, violées. Il ne se passe pas grand chose avec la justice transitionnelle, parce qu’il y a des gens liés au régime de Bachar el-Assad qui se trouvent dans la composition de ce nouveau gouvernement. Quand le président s’exprime sur des chaînes internationales, il parle à tous les Syriens, mais il a un discours assez différent à l’intérieur du pays ». Malgré les dangers, Hala espère retourner bientôt dans son pays.
Hala Rajab au micro de Laurie-Anne Toulemont
Un dossier de Laurie-Anne Toulemont
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