Guerre au Moyen-Orient : « Aujourd’hui l’Iran a les meilleures cartes, et Trump ne l’a pas compris » analyse Dominique Moïsi

BALTEL/SIPA

Le géopolitologue Dominique Moïsi décrit un président américain qui ne sait pas lui-même quelle est sa stratégie au Moyen-Orient, parlant d’une erreur majeure sur l’organisation du pouvoir en Iran : « ce n’est pas une pyramide verticale, mais des réseaux horizontaux ». Aujourd’hui, Donald Trump cherche à sortir de ce guêpier. Pour le régime des mollahs, à l’inverse, « survivre à cette infériorité militaire, c’est quasiment une victoire », juge-t-il.

Dominique Moïsi est membre fondateur de l’IFRI, politologue et géopolitologue. Il publie Le triangle des passions du monde – Comprendre le chaos qui vient aux éditions Robert Laffont.

 

 

Il est difficile de comprendre ce qui se joue en ce moment entre Donald Trump, le Pakistan et l’Iran. Le Pakistan a transmis à l’Iran des propositions de paix de Donald Trump — une paix dans un conflit qu’il a déclenché contre l’Iran, qu’il pensait terminer rapidement, dans lequel il semblerait s’enliser, et où il a appelé tour à tour les Occidentaux au secours, avant d’expliquer qu’il n’avait pas besoin d’eux. Et maintenant cette séquence d’intention de paix. Que voyez-vous ?

DOMINIQUE MOÏSI : La profonde confusion mentale de l’homme le plus puissant sur terre. Et donc une forme d’inquiétude. [Donald Trump] ne sait probablement pas lui-même quelle est sa stratégie. Il est parti de l’idée qu’après avoir éliminé le guide suprême et quarante de ses principaux conseillers, la guerre allait se terminer tout naturellement. Le changement de régime était l’étape qui allait suivre, avec clarté et simplicité.

Ça ne s’est pas passé comme ça.

D.M. : Ça ne pouvait pas se passer comme cela. Il y a eu une erreur majeure au départ, structurelle, sur l’organisation du pouvoir en Iran. Ce n’était pas simplement une pyramide verticale, il s’agissait de réseaux horizontaux. Et aujourd’hui, [Trump] cherche à sortir du guêpier dans lequel il s’est mis. Il n’a peut-être pas tout à fait compris qu’au jour d’aujourd’hui, les meilleures cartes sont celles de l’Iran. Parce que pour le régime iranien, survivre à cette terrible infériorité militaire, c’est quasiment une victoire.

« Le régime iranien s’est organisé dès le début pour survivre », estime Dominique Moïsi

 

Comment expliquez-vous justement la solidité de ce régime, secoué depuis plusieurs années par une crise économique, des embargos, une société civile qui n’est pas très confiante dans son régime, même si elle est en partie opprimée ? Et un régime dont on ne pensait pas qu’il était capable de frapper une île dans l’océan Indien à 4 500 km de ses côtes, d’envoyer des missiles de longue portée, de détruire, bref, d’être aussi armé ?

D.M. : On retrouve ici une erreur majeure des acteurs principaux : sous-estimer les forces de l’adversaire et surestimer les leurs. Le régime iranien s’est organisé dès le début pour survivre. C’est son objectif principal, et il ne recule devant rien : le sang du peuple, l’idée de porter la guerre chez ses voisins du Golfe, l’idée d’équilibrer son infériorité militaire par un élargissement du conflit sur le plan économique. Et la géographie joue massivement en faveur de l’Iran. L’étroitesse des détroits d’un côté, le caractère gigantesque du pays de l’autre (trois fois la France) qu’on ne peut pas occuper, alors que ce régime peut, en réalité, faire chanter le monde, comme il le fait.

La grande œuvre de Donald Trump avait commencé lors de son premier mandat, et il espérait la parachever à l’occasion du second : les accords d’Abraham. Une reconfiguration totale des relations entre les États au Moyen-Orient, avec Israël au centre, les États-Unis en bon parrain, peut-être même l’Iran un jour associé. Est-ce que ce qui vient de se passer, ce qui est en cours aujourd’hui dans le détroit d’Ormuz, entre l’Iran, Israël et les États-Unis, remet totalement en cause ce grand projet ?

D.M. : Totalement, je ne sais pas. Il y a tellement de retournements de situation au Moyen-Orient, la région la plus complexe du monde ! Mais à court terme, les monarchies du Golfe se méfient également d’Israël, qui exerce une force extrême sur cette région, des États-Unis, qui les trahissent sans les protéger, et de l’Iran, qui les attaque sans prévenir. Il y a une sorte de triple déception chez ces émirats. Ils doivent se réinventer, retrouver presque une raison d’être dans cet univers qui s’est brutalement renversé. Ils étaient la sécurité, des confettis de prospérité, d’espoir et de modernité dans ce monde. Ils pensaient presque que l’histoire n’était pas tragique pour eux. Ils se sont fondamentalement trompés.

Trump viserait un changement de régime, non pas en Iran, mais à Cuba

Vous dites que les retournements sont de plus en plus rapprochés – c’est ce que vous expliquez dans Le triangle des passions du monde, votre dernier essai. Les situations peuvent s’inverser. On peut avoir une paix dans les quinze jours ou être encore en guerre en septembre prochain ?

D.M. : Je crois davantage à la paix dans les quinze jours ou le mois qui vient qu’à la guerre en septembre prochain.

Ce qui ne vous rend pas plus optimiste, j’ai l’impression.

D.M. : Non. Je crois que Trump veut sortir de cette impasse. Le Pakistan lui fournit peut-être un vague espoir. C’est un acteur original comme médiateur, qui a de bonnes relations à la fois avec Washington et avec Téhéran. Mais se négocie-t-il vraiment quelque chose ? Ou Trump utilise-t-il la carte pakistanaise pour déclarer au monde : « J’ai gagné. Regardez mon triomphe extraordinaire : l’Iran renonce à l’arme nucléaire, j’ai détruit leur potentiel de missiles, je peux passer à autre chose. » Et cette autre chose, on le sent bien dans sa tête, ce pourrait être tout à fait le changement de régime, mais pas dans un pays aussi lointain et compliqué que l’Iran, plutôt dans un pays beaucoup plus proche des États-Unis : Cuba. Vous voyez, l’idée : je progresse, je vous surprends toujours.

Mais qu’est-ce qui vous dit que l’Iran va accepter les conditions ? Pour l’instant, l’Iran réclame l’indemnisation des dommages de guerre causés par les États-Unis, comme s’il était absolument innocent de tout.

D.M. : Les Iraniens sont les maîtres dans l’art de l’ambiguïté. Ils peuvent dire quelque chose à un moment donné sur lequel Trump va sauter. Et là, il y aura un problème majeur entre Jérusalem et Washington. On réalisera que la guerre d’Israël n’est pas la même que celle des États-Unis. Netanyahou a réalisé une partie de ses objectifs en se disant : « Je suis protégé, couvert par un président américain qui ne sait pas nécessairement ce qu’il fait. » Mais Netanyahou veut atteindre ses objectifs – idéalement détruire le régime – et il a besoin de temps. Trump, lui, veut sortir d’une phase particulièrement délicate qui le rend très impopulaire ; il veut aller vite.

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Curieusement, Trump et Netanyahou ont tous les deux des élections à l’automne — les midterms d’un côté, les législatives en Israël de l’autre. L’un a besoin de faire la guerre pour éventuellement être victorieux et sauver sa peau. L’autre a plutôt besoin de faire la paix pour gagner les midterms. N’est-on pas dans une année où les intérêts réciproques des Américains et des Israéliens vont se fracturer sur le conflit au Moyen-Orient, et où l’on va assister à la grande disjonction entre Israël et les États-Unis ?

D.M. : C’est un risque majeur. L’image d’Israël aux États-Unis s’est considérablement détériorée. Une majorité d’Américains estime que dans cette guerre, qui n’aurait pas dû avoir lieu, Israël porte une responsabilité. Et il y a ces MAGA qui disent « America Last » : l’Amérique en dernier, pas America First. C’est la faute de Netanyahou. Israël a donc gagné militairement, mais on peut se poser la question : ne s’est-il pas dangereusement isolé diplomatiquement, en particulier vis-à-vis de son assurance-vie ultime — l’Amérique ?

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