Opéra-comique en quatre actes de Georges Bizet, sur un livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy, d’après la nouvelle de Prosper Mérimée, Carmen est l’œuvre ultime du compositeur français. Jouée pour la première fois en 1875, son succès lors des premières représentations est loin d’être garanti. Le temps lui donnera pourtant raison, transformant l’opéra incompris en un triomphe mondial, que Bizet ne connaîtra malheureusement pas de son vivant.
À Séville, Carmen, jeune cigarière au physique séduisant, fait tomber sous son charme les hommes qui en viennent parfois aux mains pour se faire une place dans son cœur. Alors qu’elle prend aussi goût au combat et frappe une camarade, elle est arrêtée par le brigadier Don José, pour qui elle semble porter un certain intérêt. Comme tous les autres, l’homme est subjugué par la bohémienne. Alors qu’elle doit être transférée en prison, elle parvient à l’amadouer en lui promettant qu’ils se reverront s’il la laisse s’échapper. Don José finit par céder. Pour cette complicité avec Carmen, le brigadier perd son grade et est à son tour envoyé en prison. Il n’y échappera pas.
Quelque temps plus tard, Don José, libéré, se rend à l’endroit où Carmen lui a donné rendez-vous : la taverne de Lillas Pastia, un repaire pour les contrebandiers. À l’intérieur, elle repousse les avances du capitaine Zuniga et du torero Escamillo, attendant Don José comme elle l’avait promis. Le voyant arriver, elle se met à danser pour lui, mais la scène de séduction est vite interrompue par le retentissement de l’appel de la caserne.
Carmen pousse Don José à déserter
Bien qu’il soit dégradé, José souhaite tout de même y répondre. Carmen entend bien le faire changer d’avis et le pousse à déserter. C’est alors que Zuniga entre en scène, ce qui va mener à une altercation entre le capitaine et le brigadier déchu. Les contrebandiers présents séparent les deux hommes. Don José, sans vraiment avoir le choix, les suit dans la clandestinité, cédant une fois de plus à Carmen.
Au cours de leur long périple, Carmen – comme elle l’a toujours fait avec ses conquêtes – finit par se lasser de José et porte désormais son attention sur le torero Escamillo, qui a lui aussi suivi la troupe. Elle ne semble toutefois pas sereine, consciente que la jalousie maladive de celui qui l’a fait échapper à la prison pourrait lui porter préjudice. De son côté, Micaëla, la fiancée de l’ancien brigadier, est aussi à la recherche du groupe, dans le but de retrouver Don José qui s’est enfui. Elle finit par le rattraper et le convainc de la suivre auprès de sa mère mourante.
Le retour vers le droit chemin ne sera que de courte durée pour Don José : l’homme n’a toujours pas digéré la rupture avec Carmen et n’arrive pas à la chasser de ses pensées. De retour à Séville, il scrute les moindres faits et gestes de la cigarière. En pleine arène, lors d’une corrida, Carmen est présente pour assister à la prestation de son nouvel amant, le torero Escamillo.
Don José, sur les lieux, parvient à rejoindre celle dont il est fou amoureux. Face à elle, il la supplie de revenir en arrière et de lui accorder une seconde chance. Incorruptible, Carmen reste sur ses positions, déclare son amour pour celui en train de combattre et va même jusqu’à jeter la bague que Don José lui avait offerte. Dans un élan de folie et de rage, l’homme la poignarde en plein cœur, au milieu de la foule. Se laissant arrêter, il prononce ces dernières paroles : « C’est moi qui l’ai tuée, ma Carmen adorée… »
Carmen victime d’un féminicide
En 1872, Bizet se voit passer une commande par l’Opéra-Comique, destinée à son public bourgeois. Les consignes sont les suivantes : on veut « une petite chose facile et gaie, avec surtout une fin heureuse ». Le compositeur fait tout l’inverse en décidant, pour la première fois dans l’histoire, d’une rupture totale avec la tradition, dans une histoire où les ravages de l’amour mènent au meurtre. Inspiré par l’œuvre éponyme de Prosper Mérimée de 1845, Bizet fait appel à des librettistes de renom pour retravailler le texte : Henri Meilhac et Ludovic Halévy. Aucun d’eux n’ayant eu l’occasion de vivre en Espagne, ils puisent leurs inspirations dans les voyages de Théophile Gautier, les drames de Victor Hugo ou encore dans les illustrations de Gustave Doré.
Pour la musique, le compositeur romantique s’intéresse à une danse, « l’Habanera », s’inspirant d’une mélodie déjà existante du compositeur espagnol Sebastián Yradier, tirée de son morceau « El Arreglito ».
Carmen est présentée pour la première fois à l’Opéra-Comique le 3 mars 1875 et elle suscite un grand émoi : la Salle Favart, pleine, accueille très mal l’œuvre de Bizet, jugée trop sulfureuse, allant à l’encontre de la religion et de l’armée, avec une protagoniste vulgaire et affranchie de toute morale. De plus, on trouve sa durée interminable. La presse ne mâche pas ses mots et les torrents de critiques cinglantes affluent.
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Malgré ce démarrage chaotique et le scandale qu’elle a engendré, Carmen est maintenue à l’affiche pour 48 représentations. Georges Bizet décède d’un infarctus le soir de la trente-troisième représentation, épuisé par le dévouement absolu qu’il a consacré à son opéra. En rendant l’âme, le compositeur est loin de se douter du succès retentissant que va connaître l’œuvre à l’international. Car l’œuvre ne faiblit pas, les versions en anglais, en allemand et en italien se multiplient et elle est jouée aux quatre coins du globe.
Le triomphe de Carmen traverse les époques et demeure encore aujourd’hui l’un des opéras les plus joués au monde. Un succès qui s’explique notamment par la troublante modernité de ses thèmes. La contralto Marie-Nicole Lemieux avait lâché le mot en 2022 sur Radio Classique : « Carmen est évidemment victime d’un féminicide ».
Anatole Daigremont
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