Le saviez-vous ? Ennemis jurés, Rameau et Rousseau se sont affrontés autour du « beau »

Il y a des guerres sur les champs de bataille comme il y a des querelles sur le champ des idées. En 1752, deux camps intellectuels s’affrontent au nom d’une certaine idée du Beau : le Coin du Roi, incarné par la figure du compositeur Jean-Philippe Rameau, ardent défenseur de l’opéra à la française, et le Coin de la Reine, mené par le philosophe Jean-Jacques Rousseau, qui entend hisser l’opéra italien au rang de modèle esthétique à suivre.

Août 1752. Un vent nouveau souffle sur l’Académie Royale de musique, le temple sacré de l’opéra français. Un vent venu tout droit d’Italie, où l’on y rit, où l’on y chante l’amour des gens simples, où l’on y traite du quotidien. Un vent qui cache aussi de nombreux orages, ceux d’une esthétique musicale française aux antipodes de ce phénomène et qui voit, en la venue des « Bouffons » – cette troupe italienne venu exécuter des opera buffa au sein-même de l’Académie – une menace pour leur institution :

« Les oreilles françaises, quoiqu’accoutumées à la psalmodie de Lully et de ses disciples, la seule espèce de chant qu’ils connussent encore, accueillirent plus qu’on ne l’avait espéré, la nouvelle Musique qu’on leur faisait entendre ; déjà elle acquérait des partisans, et la mauvaise doctrine gagnait du terrain ; il fallut détruire le mal, le couper par la racine […] » se souvient Jean d’Alembert, dans son essai De la Liberté de la Musique. C’est ainsi qu’à l’occasion de la représentation de La Servante Maîtresse de Pergolèse, la salle se divise en deux camps : d’un côté, les partisans de la musique française, rassemblés sous la loge du roi. De l’autre, les partisans de la musique italienne, regroupés sous la loge de la reine.

Rousseau lance une bombe à la face de l’opéra français

Parmi les promoteurs de « la mauvaise doctrine » citée plus tôt, le philosophe Jean-Jacques Rousseau en est le plus virulent. C’est ainsi qu’en 1753 il lance avec sa Lettre sur la Musique française une bombe incendiaire à la face de l’opéra français.

Ce qu’il lui reproche ?  Une musique sans expression, une absence de mélodie et surtout, une langue peu flatteuse à l’oreille… : « Or sʼil y a en Europe une langue propre à la Musique, cʼest certainement lʼItalienne ; car cette langue est douce, sonore, harmonieuse, & accentuée plus quʼaucune autre, et ces quatre qualités sont précieusement les plus convenables au chant. »

Les armes ? Des articles

Il suffit de peu pour que l’Académie Royale demande à Jean-Philippe Rameau, l’un des compositeurs d’opéra français les plus influents de son époque, de riposter. On lui demande de réviser la partition de son Castor et Pollux. Plus courte, plus intense, plus travaillée, cette nouvelle mouture présentée au sein de l’Académie en 1754 s’avère être un véritable triomphe et son accueil favorable est dès lors perçu comme une revanche esthétique prise sur son rival.

A lire aussi

 

Rameau s’emploie également à rédiger plusieurs articles et ouvrages théoriques visant à décrédibiliser les articles de musique parus dans le célèbre Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Des articles qui n’étaient autres que ceux … rédigés par Rousseau ! Il en profite également pour peaufiner sa théorie sur l’harmonie, qui se révélera être d’une importance capitale dans l’histoire de la théorie musicale et dans la composition des œuvres à venir.  Quant au legs musical laissé par Rousseau ? Une toute autre lumière …

Clément Serrano

 

Plus de compositeurs