Cinq ans après le supplice de Rouen, une femme apparaît près de Metz et prétend être Jeanne d’Arc. Des frères, abusés ou complices, aux villes crédules, en passant par des seigneurs intéressés, l’histoire de Claude des Armoises est celle d’une imposture qui en dit long sur la puissance du mythe johannique.
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Le 20 mai 1436, dans le village de La Grange-aux-Ormes, près de Saint-Privat, non loin de Metz, une femme apparaît. Elle se fait appeler Claude. Mais déjà, on murmure un autre nom, celui que les flammes de Rouen étaient censées avoir consumé pour toujours. L’effet est immédiat. On veut la voir, l’interroger, l’éprouver. Lui ressemble-t-elle ? Quelle est sa voix, son maintien ? Est-ce qu’elle sait monter à cheval, manier les armes ?
Le jour même, deux hommes arrivent à La Grange-aux-Ormes : Pierre et Jean du Lys, les frères de Jeanne d’Arc. Ils croyaient leur sœur morte sur le bûcher. La chronique messine rapporte alors, avec une simplicité désarmante :
« Ils croyaient qu’elle avait été brûlée, mais lorsqu’ils la virent, ils la reconnurent et elle aussi les reconnut. »
Il faut comprendre qu’au XVe siècle, l’identité repose avant tout sur la reconnaissance par les proches. On est celui que les siens avouent pour tel. Et ici, ceux qui reconnaissent Claude sont les propres frères de la Pucelle.
Claude est reconnue par Gilles de Rais, l’ancien compagnon d’armes de Jeanne d’Arc
On peut cependant s’interroger sur leur bonne foi. Depuis la mort de Jeanne, la famille du Lys avait perdu l’état de grâce dans lequel elle avait vécu quelques mois : l’or, les titres, les charges, jusqu’au nom lui-même, tout ce que la cour de Charles VII avait accordé à la famille avait disparu. Si la Pucelle ressuscitait, les protections, les cadeaux, les hautes audiences, et peut-être même une place dans le jeu politique de l’époque, reviendraient avec elle. Sans les accabler, force est de constater que Pierre et Jean du Lys avaient tout intérêt à reconnaître en Claude leur sœur Jeanne.
Quoi qu’il en soit, la reconnaissance produit ses effets. Claude reçoit un cheval, des vêtements d’homme et une épée. Elle n’est plus une femme étrange apparue près de Metz : elle est désormais Jeanne d’Arc ressuscitée. Plus tard, elle sera même reconnue par l’ancien compagnon d’armes de la Pucelle, Gilles de Rais, et la ville d’Orléans lui remettra 210 livres « pour le bien qu’elle a fait à la ville durant le siège ».
La suite de l’aventure révèle pourtant un personnage fort éloigné de l’image de la Pucelle. Le 6 août 1436, la ville de Cologne enregistre l’entrée d’une « Pucelle de France ». Mais l’inquisiteur Henrik Kalteisen rapporte que Claude se montre en habit d’homme, porte les armes et fréquente les banquets et les bals avec une liberté qui ressemble peu à l’éthique et au comportement de la vraie Jeanne d’Arc. On lui prête même des tours de magie : un verre brisé puis reconstitué, une nappe déchirée retrouvée entière.
La maladresse de « Jeanne » : se mêler d’une querelle religieuse
C’est en se mêlant d’une querelle ecclésiastique que Claude commet une erreur fatale à sa crédibilité. À cette époque, l’archevêché de Trèves est disputé entre plusieurs prétendants. Claude choisit de soutenir le candidat pro-bourguignon, Ulrich de Manderscheid : un choix proprement invraisemblable pour celle qui se prétend être Jeanne d’Arc, cette même Jeanne qui s’était si âprement battue contre tout ce que représentait la Bourgogne.
L’inquisition s’empare de l’affaire et prononce l’excommunication de Claude. Celle-ci parvient néanmoins à quitter discrètement la ville de Cologne.
Pour restaurer sa réputation compromise, Claude est mariée à Robert des Armoises, chevalier lorrain d’une cinquantaine d’années, veuf, sans fortune mais de bonne noblesse. Le 7 novembre 1436, un acte officiel la désigne sous le nom de « Jeanne du Lys, Pucelle de France ». Elle n’est plus une simple rumeur aux marges du royaume : elle entre dans les écritures, devient une épouse officielle, une dame installée.
La rencontre avec le roi Charles VII et la révélation d’une trahison
Il reste une épreuve décisive : la rencontre avec le roi lui-même, Charles VII. L’entrevue est fixée à l’été 1440. Un texte, tardif mais unique, rapportant les confidences du chambellan du roi, en livre le récit.
Pour la piéger, Charles VII met en scène une répétition de la célèbre rencontre de Chinon, où Jeanne avait jadis reconnu le Dauphin dissimulé parmi ses courtisans. Il commande à l’un de ses gentilshommes de se présenter à sa place, tandis que lui-même se tient en retrait sous une treille dans un jardin. Claude ne se laisse pas duper et s’approche du vrai souverain, qui lui dit : « Pucelle, ma mie, soyez la très bien revenue, au nom de Dieu, qui sait le secret qui est entre vous et moi. »
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À ces seuls mots, une allusion à un secret que seule la vraie Jeanne pouvait connaître, la fausse Pucelle s’effondre, se jette aux genoux du roi et « confessa toute la trahison ». Le masque tombe. Claude des Armoises est démasquée.
Franck Ferrand
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