150 ans de Constantin Brancusi, l’artiste qui a révolutionné la sculpture en cherchant la pureté de la forme

Jean-Christian Tirat/SIPA

Né dans un modeste hameau roumain au pied des Carpates, Constantin Brancusi a traversé l’Europe à pied, guidé par un rêve : atteindre Paris, capitale des arts. De la rudesse de la campagne roumaine à l’effervescence de Montparnasse, ce génie discret a révolutionné la sculpture en cherchant, sans relâche, la pureté de la forme et l’âme de la matière. Une exposition gratuite à Paris célèbre le père de la sculpture moderne, à la Galerie Negropontes jusqu’au 18 avril.

La vie de Constantin Brancusi commence dans le petit village de Hobita au rythme des saisons, des travaux agricoles et des fêtes populaires. La maison familiale, bâtie de bois sculpté et cernée de traditions, façonne son regard sur le monde. À 11 ans, l’enfant décide de partir sur les routes, avide d’expériences et de découvertes. Il travaille chez un teinturier, fabrique un violon de fortune qui suscite l’admiration et lui ouvre les portes de l’école des arts et métiers de Craiova. A ce moment, il s’initie à la sculpture, puis rejoint les Beaux-Arts de Bucarest, où il affine son talent en copiant les chefs-d’œuvre antiques.

Mais Brancusi n’est pas du genre à s’arrêter sur la première marche. À la fin de son adolescence, il se lance dans un périple audacieux : traverser l’Europe à pied pour rejoindre Paris, alors phare de la création artistique. Chemin faisant, il dort où il peut, vend ses maigres possessions pour survivre, et arrive enfin dans la Ville Lumière, épuisé mais déterminé.

Brancusi à la conquête de Paris

La vie dans la capitale française n’est pas plus tendre. Brancusi enchaîne les petits boulots : plongeur la nuit, chantre à l’église roumaine, tout en poursuivant ses études grâce à la solidarité de compatriotes influents. Il entre dans l’atelier du sculpteur Antonin Mercier, croise la route de Modigliani, et expose ses premières œuvres au Salon d’automne, sous le regard bienveillant de Rodin.

Mais l’artiste sent vite que la tradition académique l’enferme. Il s’oppose à la reproduction fidèle du modèle vivant, qu’il juge stérile. Sa sculpture La Prière, commandée pour un monument funéraire, marque un tournant : Brancusi épure la forme, omet un bras, concentre l’expression dans la posture et la surface polie. Pour lui, l’essentiel n’est pas dans le détail réaliste, mais dans la suggestion, la vibration intérieure de la matière. « À quoi bon la pratique du modèle ? Elle n’aboutit qu’à sculpter des cadavres », confie-t-il.

L’influence de Matisse, Modigliani ou encore Apollinaire

Dans le Paris foisonnant des années folles, Brancusi s’entoure de Matisse, Apollinaire, Fernand Léger. Il fréquente peu Picasso, malgré leur intérêt commun pour l’art africain et océanien. Son inspiration, il la puise dans l’art cycladique et les formes primitives, cherchant à dépouiller la sculpture de tout superflu.

« Le Baiser » de Constantin Brancusi.
Seth Wenig/AP/SIPA

La Sagesse de la Terre, Le Baiser, La Muse endormie : ses œuvres jouent sur la géométrie, la simplification, l’épure. Les visages deviennent ovales, les couples s’enlacent en colonnes, les têtes flottent sans corps. Brancusi façonne le marbre, le bois ou le bronze, modifiant ses outils, polissant ses pièces jusqu’à l’extrême, travaillant la lumière comme un matériau à part entière.

La photographie, avec l’aide de Man Ray, devient un prolongement de sa réflexion. Les mises en scène subtiles révèlent la relation entre sculpture et espace, tandis que les designers s’inspirent de ses lignes pures pour imaginer les objets du quotidien.

Impasse Ronsin, l’atelier-monde de Brancusi

Installé dans son atelier de l’impasse Ronsin, dans le 15e arrondissement, Brancusi poursuit sa quête jusqu’à la fin de sa vie. Sa Colonne sans fin, succession de rhomboïdes inspirés de la tradition roumaine, symbolise cette recherche d’absolu. L’œuvre, déclinée en plusieurs formats, ouvre la voie à la reconnaissance internationale, mais l’artiste choisit de rester fidèle à Paris, ville de son accomplissement.

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Constantin Brancusi s’éteint en 1957, laissant derrière lui une œuvre qui a bouleversé la sculpture moderne. Artisan génial, poète de la matière, il a prouvé qu’en cherchant l’essence, on touche à l’universel. Un héritage lumineux, où chaque forme, polie à l’extrême, semble prête à s’envoler.

Franck Ferrand

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