Après un long séjour à Dresde de 1906 à 1909 et une tournée américaine de plusieurs mois, Rachmaninov rentre en Russie. Un an plus tard, son amour pour les grands espaces et la nature le pousse à devenir l’heureux propriétaire d’un domaine de plus de 240 hectares, à Ivanovka, situé au sud-est de Moscou. L’occasion pour le compositeur de réaliser l’un de ses rêves les plus chers…
Le domaine, ayant appartenu à des cousins de la famille, les Satin, comprend une résidence, un parc, des champs, un verger et un étang – un bref historique lui est consacré dans la biographie Sergueï Rachmaninov de Valeria Z. Nollan. Un lieu rempli d’espace et de verdure, l’endroit parfait pour s’adonner à la composition, mais surtout, pour s’adonner à quelques menus travaux : « J’améliorais la gestion, je faisais l’inventaire des bêtes, j’aidais à l’entretien des machines. Nous avions des moissonneuses-lieuses, des faucheuses et des semeuses, dont une grande partie était des McCormick importées d’Amérique » confie-t-il dans ses Souvenirs, un ensemble de notes biographiques publié à titre posthume.
Rachmaninov profite ainsi de l’acquisition du domaine pour donner certaines parcelles aux paysans des environs et pour investir durablement dans les moyens de production agricoles, au grand dam de sa famille :
« Cette passion n’avait pas la sympathie de ma famille qui craignait qu’elle ne me détourne de mes activités musicales. Je travaillais énormément l’hiver en ‘faisant de l’argent’ avec les concerts, mais l’été c’était la terre » poursuit-il.
Rachmaninov a grandi à la campagne
Il faut dire que la terre coule dans ses veines. Fils de propriétaires terriens, Rachmaninov voit le jour à Semionovo, dans l’un des domaines familiaux hérité de la branche maternelle, les Boutakov. C’est dans le calme de la steppe qu’il passera ainsi la majeure partie de sa prime enfance, avant que ses parents ne soient contraints de revendre la propriété en 1882 pour cause de dettes. Ce qui ne l’empêchera pas de continuer à vivre des plaisirs de la campagne en passant son adolescence chez ses cousins Satin, à Ivanovka.
En 1914, une médaille manque toutefois au tableau de l’heureux propriétaire : un rêve de grand enfant qu’il pourrait se permettre de réaliser après tant d’années passées à jouer du clavier.
Ce fameux rêve ? « acheter un gros tracteur américain » dit Rachmaninov. Ce qui ne manqua pas de faire tiquer les autorités lorsque le compositeur soumit son vœu le plus cher : « Je me souviens que pour l’achat je voulais passer par notre ministère de l’Agriculture. Je suis allé chez un des représentants de la province, que je connaissais, et lui ai exposé ma demande. Il a beaucoup cherché à m’en dissuader, à me persuader qu’avec le nombre de chevaux que je possédais (j’en avais une centaine) je n’avais absolument pas besoin d’un tracteur. À la fin, assez énervé, il m’a demandé : « Et qu’est-ce que tu vas en faire ? – Je le conduirai moi-même », lui ai-je répondu. Il a accepté, pensant sûrement que tout le monde était en train de devenir fou, et il a promis de me trouver mon tracteur pour les travaux d’automne. »
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Hélas, sa demande ne put aboutir : un conflit mondial se met à embraser l’Europe la même année, ce qui contraint Rachmaninov à abandonner son projet. Les années passent. Un vent révolutionnaire souffle sur la Russie et pousse le compositeur à plier bagage pour les Etats-Unis à la fin de l’année 1917, laissant derrière lui Ivanovka et sa steppe tant aimée.
Clément Serrano
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