Une lettre circule dans les cours de la chrétienté occidentale, annonçant l’existence d’un empire immense, chrétien, et dont le souverain, Jean, prêtre et roi des Indes, serait capable d’inverser le destin des États latins d’Orient, menacés par l’expansion musulmane.
Cette lettre écrite en latin est adressée à trois des hommes les plus puissants du monde chrétien : Manuel Comnène, empereur de Byzance, Frédéric Ier dit Barberousse, empereur du Saint-Empire romain germanique, et Louis VII, roi de France. Le récit est assez inouï.
On y parle d’un empire immense, chrétien, situé « aux Indes, au-delà de la Perse et de l’Arménie ». De quoi enflammer les imaginations. On trouve, dit-on, dans ce royaume des griffons et des phénix, ainsi qu’une richesse à faire pâlir d’envie l’Europe entière. L’or et l’argent s’y trouvent en abondance, lit-on dans la lettre, ainsi que les pierres précieuses : émeraudes, jaspes, rubis, escarboucles, toutes dotées de pouvoirs magiques.
L’effet produit par cette lettre sur le monde médiéval ne tient pas seulement à son contenu fabuleux, mais aussi au contexte. Depuis l’échec de la deuxième croisade en 1149, les royaumes chrétiens d’Orient vacillent. Après la reprise de Jérusalem en 1099, des États latins avaient été instaurés, mais il est très difficile de les maintenir face à l’expansion musulmane.
Un contexte médiéval propice aux espérances
Dans ce contexte arrive donc cette lettre qui fait l’effet d’un coup de tonnerre pour les cours chrétiennes. On commence à imaginer que très loin existerait un puissant royaume chrétien qui pourrait inverser le cours de l’histoire, qui pourrait peut-être venir protéger les États latins d’Orient. À la fin du parchemin figure ce nom, déposé comme une promesse : Jean, prêtre et roi des Indes. Le retentissement de cette lettre du Prêtre Jean est considérable. On la copie, on la diffuse dans les chancelleries. Entre 1170 et 1200, plus d’une centaine de copies circulent à travers l’Europe. On ne débat nullement de l’authenticité de la lettre. Simplement, on cherche à comprendre où se trouve ce royaume et comment le contacter.
N’oubliez pas que nous sommes au XIIe siècle et que la cartographie, telle que nous la connaissons, n’existe pas. Quand on dit à l’époque qu’il faut aller en Orient, les gens pensent qu’il faut aller plein est. L’imagination propose une autre vision du monde : puisqu’il faut aller à l’est pour rejoindre Jérusalem, peut-être qu’en allant encore plus à l’est, derrière Jérusalem, se trouverait ce royaume.
Le pape de l’époque, Alexandre III, envoie en 1177 une lettre « Ioanni illustri et magnifico Indorum regi », c’est-à-dire à Jean, illustre et magnifique roi des Indes. Car si cet homme, ce roi-prêtre existe vraiment, la chrétienté n’est plus seule. À la veille de la troisième croisade, cela compte beaucoup. L’Occident pourrait espérer un renversement stratégique. On pourrait prendre l’islam à revers grâce à cet empire chrétien inconnu qui semble superpuissant. Ce Prêtre Jean, dit-on, aurait déjà défait des armées musulmanes en Orient. Personne ne sait qui est ce roi, personne ne sait où il règne, mais tout le monde est convaincu qu’il existe.
La piste asiatique pour retrouver ce royaume caché
Première piste : l’Asie centrale. Depuis l’Antiquité tardive, des communautés chrétiennes, séparées de Rome car nestoriennes, mais évangélisatrices, vivent en Perse, en Mongolie, voire aux confins de la Chine. Sur la route de la soie, leurs monastères forment une sorte de christianisme parallèle, parfois discret et même végétatif, mais qui peut se révéler influent. Les grands marchands de Venise en savent quelque chose.
Certains chroniqueurs imaginent que le Prêtre Jean pourrait être le souverain d’un de ces royaumes chrétiens d’Asie. Seulement, les premières expéditions vers l’Orient se lancent dans le vide. On n’a pas d’itinéraire, pas de correspondant fiable pour guider les voyageurs au-delà des territoires musulmans et des steppes d’Asie. Les routes sont confuses, saturées d’empires bien réels et d’intermédiaires aux intérêts divergents. On ne trouve pas de royaume chrétien.
On interroge les marchands des grandes républiques maritimes — Génois, Vénitiens —, les pèlerins de Jérusalem, tous les diplomates. Ils parlent d’autres souverains, du roi de Perse, mais on n’a pas de trace d’un roi-prêtre universel. Plus on le cherche, plus se dérobe ce royaume fabuleux. On l’approche, croit-on, mais à chaque fois, il échappe.
L’arrivée des Mongols sème le doute
Puis arrive un événement qui va bouleverser toute la géopolitique de l’Europe. Au début du XIIIe siècle, des cavaliers inconnus surgissent des steppes : les Mongols. Ces cavaliers écrasent tour à tour les royaumes musulmans de Perse, de Transoxiane, du Khorasan. En 1258, les voilà déjà à Bagdad, capitale de l’Empire abbasside. Jamais l’islam n’avait subi une telle défaite depuis ses origines.
En Europe, on commence à faire un rapprochement. Et si ces Tartares étaient les soldats du Prêtre Jean ? Il faut imaginer que toutes ces informations arrivent par des rapports déformés. Il est très difficile à l’époque de se faire une idée précise. Si cette armée était chrétienne, ce pourrait être celle qu’on attend depuis des décennies. En 1245, le nouveau pape, Innocent IV, expédie des franciscains en direction de la cour mongole. En 1253, Saint Louis envoie à son tour une mission diplomatique.
Toutes ces ambassades témoignent bien de la présence de chrétiens à la cour mongole, des nestoriens. Mais toutes reviendront aussi avec la même nouvelle décevante : non, les Mongols ne sont pas chrétiens. Leur roi, le Grand Khan, tolère certes les Évangiles, mais il n’est pas du tout un roi-prêtre chrétien et dans son royaume, il n’y a pas un dixième des merveilles que prétendait la lettre.
La piste éthiopienne, un royaume chrétien ancien
Puisque le royaume du Prêtre Jean n’est pas à chercher du côté des steppes d’Asie centrale, peut-être faut-il regarder du côté de l’Éthiopie, royaume chrétien ancien, fondé selon la tradition par la maison de Salomon, et qui bénéficie d’un grand prestige en Occident pour avoir, dès le VIe siècle, protégé les chrétiens d’Arabie contre des persécutions juives.
Une prophétie est née à cette époque : l’islam sera un jour anéanti par deux empereurs, l’un venu de l’Occident, l’autre d’Éthiopie. Dès lors, le transfert du mythe du Prêtre Jean en terre abyssine se fait de la manière la plus naturelle.
En 1310, une ambassade éthiopienne se rend en Avignon. Dans le récit qui en est tiré quelques décennies plus tard, l’empereur éthiopien est déjà décrit comme roi et prêtre, entouré de 127 archevêques et maître de 74 rois vassaux, autant de signes qui rappellent le portrait surabondant du Prêtre Jean tel qu’il était brossé dans la lettre de 1165.
Le Portugal s’en mêle
Quelques décennies plus tard, au milieu du XVe siècle, le mythe du Prêtre Jean va connaître une nouvelle jeunesse grâce à une puissance montante : le Portugal. Depuis le règne de Jean Ier, Lisbonne nourrit un double projet : contourner les puissances musulmanes du Maghreb par le continent africain pour contrôler les routes vers les Indes et devenir la plaque tournante du grand commerce.
Covilhã parvient en 1493 à la cour du Négus éthiopien (l’équivalent du roi), qu’il persuade d’entrer en contact avec la couronne de Portugal. Mais dans sa grande chronique, Francisco Álvarez, qui atteint l’Éthiopie en 1520, note que le roi éthiopien est bien chrétien, mais qu’il n’est ni universel ni sauveur. Le rêve s’est fissuré. Le roi-prêtre n’a pas été trouvé. Le mythe est écorné.
Un mythe construit de toutes pièces
On croyait le prêtre en Asie, au milieu des steppes, on l’a cherché en Afrique, au cœur des plateaux éthiopiens. Il n’est nulle part. Le roi-prêtre n’a jamais régné et, en fait, il n’a jamais existé. L’un des premiers jalons de ce mythe se trouve sans doute dans la chronique d’Otton de Freising. En 1145, il raconte l’existence d’un mystérieux roi chrétien d’Orient, victorieux des Perses et des Mèdes. C’est un récit antérieur à la lettre de 1165 qui préfigure déjà son contenu. On a l’essentiel dans ce premier récit très fantaisiste.
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Puis il y a cette fameuse lettre qui pourrait bien n’être qu’une sorte de canular littéraire, une fiction épistolaire, sans doute écrite par un lettré européen pour nourrir la ferveur croisée à une époque où elle commençait à décroître. On pense même qu’elle pourrait avoir été écrite dans l’entourage de l’empereur Barberousse, alors en conflit avec la papauté, pour légitimer à la fois son pouvoir temporel et spirituel, à travers la figure d’un roi-prêtre qui détiendrait les deux pouvoirs et qui pourrait apparaître comme une figure de concurrence à la figure papale. Cette lettre qui raconte l’existence du royaume du Prêtre Jean pourrait avoir été une lettre politique tout à fait volontaire.
Ce qui est intéressant avec cette histoire, c’est qu’elle permet de voir comment l’Occident médiéval se percevait. On parle toujours de l’européocentrisme, de nos ancêtres au Moyen Âge qui considéraient qu’il n’y avait qu’eux sur Terre. Eh bien, la preuve que non.
« Tout convaincu qu’il fut de la supériorité du crédo catholique », écrit l’historien Luís Filipe Thomaz, « l’Occident médiéval limitait cette supériorité au domaine de la foi. Dans celui de la civilisation, il reconnaissait très volontiers qu’il ne possédait pas la perfection. Si d’ailleurs le monde avait un centre, celui-ci ne se trouvait point en Europe mais à Jérusalem, en Asie. »
Franck Ferrand
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