A chacun de ses projets, le pianiste Lucas Debargue, également improvisateur et compositeur, ressent le besoin de s’immerger profondément dans l’œuvre du compositeur, comme l’illustrent son coffret dédié aux sonates de Scarlatti, et une intégrale de l’œuvre pour piano de Fauré. Avec un double album sorti chez Sony incluant le Concerto en fa et différentes chansons du compositeur américain arrangées à sa façon, l’œuvre de Gershwin, dont la singularité artistique l’a séduit, ne fait pas exception.
On dit Gershwin entre classique et jazz, musique savante et musique populaire.
Des tentatives de classement que Lucas Debargue balaie d’un revers de main car d’après lui, si Gershwin est inclassable, c’est parce que le langage singulier qu’il a développé préexistait à toute forme de catégories. « C’est une musique qui se justifie par elle-même, par sa force. Pour moi, Gershwin n’est pas différent des autres grands compositeurs classiques qu’on aime : Bach, Mozart, Chopin, Beethoven, Rachmaninov. Chacun a trouvé son propre langage. Ils se sont tous inspirés de musiques populaires. » observe-t-il.
Le pianiste s’indigne même de la mention « classique », bien réductrice au regard de la dimension vivante de la musique : « mettre tout ce qui s’est passé entre Monteverdi et Pierre Boulez sous l’étiquette « classique » serait injuste car cette étiquette renseigne moins sur la musique en elle-même que sur une manière de l’aborder. Le classicisme, c’est l’ordre, c’est le musée, c’est le patrimoine, or c’est une musique qui demande à revivre sous les doigts, par la voix de chacun de ses interprètes ».
Lucas Debargue : « L’improvisation a une place centrale dans la pratique musicale »
C’est la raison pour laquelle Lucas Debargue n’entendait pas jouer simplement des partitions de Gershwin sans les arranger à sa manière en rendant sa place à l’improvisation, l’oubliée de bien des interprètes aujourd’hui. « L’improvisation a une place centrale dans la pratique musicale au sens large. Quasiment tous ces compositeurs que l’on jouait étaient improvisateurs ; il y a une dimension organique dans ce passage de l’interprétation à l’improvisation, à l’écriture. On va contre ce naturel en les séparant ».
Fort d’un apprentissage de la musique hors des sentiers battus, Lucas Debargue déplore les méthodes en vigueur : « Quand on commence la musique dite classique dans une institution, on commence avec le solfège, avec la partition ; l’apprentissage dépend d’un texte. On ne va pas développer naturellement ce qui permet d’improviser, c’est-à-dire cette capacité à tenir un discours musical sans que cela ne soit écrit, en élaborant une mélodie sur un instrument. C’est comme ça que l’on apprenait avant. » analyse-t-il.
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Pour lui, c’est un contresens que de vouloir respecter le souhait du compositeur à la mesure près : « un compositeur, c’est un poète, c’est un créateur, c’est un esprit. Et comment peut-on s’imaginer s’approcher de l’esprit d’un compositeur sans pratiquer l’improvisation et la composition qu’il pratiquait lui-même, forcément ? »
Transformer la musique de Gershwin, un hommage au compositeur américain
Ainsi, dans la lignée des grands compositeurs qui ont commencé en imitant leurs prédécesseurs, Lucas Debargue a composé toute une série d’études sur les chansons de George Gershwin.
« Je n’ai pas eu le moindre scrupule à transformer la musique de Gershwin, parce que je crois que je lui rends davantage hommage qu’en jouant scrupuleusement ses chansons telles qu’il les a arrangées pour piano, rien qui ne donne une pièce de concert. C’est très récent, en réalité, d’avoir des interprétations scrupuleuses. Je pense que ça s’est surtout développé avec la prolifération des enregistrements ».
D’autant qu’aujourd’hui, les instruments sur lesquels jouent les interprètes sont différents, ce qui, à entendre Lucas Debargue, achève de justifier ces libertés : « Quand on joue du Bach sur un Steinway de concert, pourquoi refuser d’arranger, alors que cette musique n’a pas été écrite pour cet instrument ? L’interprète doit être totalement libre, sinon il ne peut rien se passer. »
Pauline Adad
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