Roberto Alagna : « Quand je chante Puccini, j’ai souvent du mal à retenir mes larmes »

Sławek Przerwa

Roberto Alagna participe à la nouvelle production de Manon Lescaut de Puccini, à l’affiche du Théâtre des Champs-Élysées jusqu’au 15 novembre. Il était l’invité du Journal du classique pour parler de cet opéra et du Chevalier des Grieux, un personnage qu’il connaît bien également dans sa version française, celle de Massenet.

 

Qu’est-ce qui, en dehors du style et de la langue, différencie ces deux versions, ces deux approches du personnage de Des Grieux ?

ROBERTO ALAGNA : Celui-ci a un tempérament italien, plus sanguin. Chez Massenet, le Chevalier des Grieux est plus dans le style, dans le charme, dans la douceur. Ici, c’est le sang et les larmes. Mais ils sont beaux tous les deux, parce qu’on sent que deux compositeurs complètement différents se sont emparés d’une œuvre magnifique, le roman de l’abbé Prévost. Je dois dire que j’adore les deux. J’ai beaucoup de chance, car il est très rare qu’un ténor chante les deux ouvrages.

Sur le plan vocal, qu’est-ce qui change profondément dans ce Des Grieux italien ?

R.A. : C’est complètement différent. Le Des Grieux français est dans le demi-caractère, dans le style français. Il faut des demi-teintes, une souplesse dans la voix. Il en faut aussi chez Puccini, mais Puccini est plus spinto, plus dramatique.

Le premier acte est encore presque romantique, avec une voix plus légère, mais il est très difficile tout de suite, car il y a toujours des aigus terrifiants chez Puccini. Et cela devient très dramatique à la fin, comme La fanciulla del West, comme Turandot, comme Tosca. De tous les Puccini, c’est peut-être le plus difficile, le plus complet et le plus difficile pour le ténor.

Vous chantez ce Des Grieux de Puccini depuis une dizaine d’années. Vous avez fait vos débuts dans ce rôle de façon un peu précipitée, au Metropolitan Opera de New York, où vous avez remplacé quasiment au pied levé Jonas Kaufmann. Vous avez appris le rôle pour l’occasion et reçu un accueil absolument triomphal. Quel souvenir gardez-vous de cette production ?

R.A. : Écoutez, j’ai tout oublié. Quand on arrive dans une production au dernier moment, il faut tout apprendre. Je chantais Pagliacci là-bas quand on m’a demandé de remplacer. Ils étaient déjà dans les scènes d’orchestre.

Pas une saison sans Puccini pour Roberto Alagna

J’ai dû tout apprendre en quasiment une semaine, en travaillant jour et nuit. Mais quand on apprend comme cela, c’est très mécanique, et on l’oublie aussitôt. Dès que j’ai fini les représentations, je crois qu’on en a fait six ou sept, je ne l’ai plus rechanté et j’ai tout oublié.

Là, je suis obligé de tout revoir, puisqu’il s’est passé un bout de temps. J’en garde quand même un bon souvenir : il y avait une excitation, une adrénaline incroyable, car il fallait absolument surmonter l’épreuve. Nous nous entendions bien avec toute l’équipe, c’était assez sympa. La production était belle. J’ai un beau souvenir de cette Manon Lescaut.

Vous entretenez un lien particulier avec Puccini, dont vous avez incarné tous les grands héros, que vous reprenez souvent sur scène. Qu’est-ce qui fait que vous vous sentez si bien avec ce compositeur ?

R.A. : Cela fait 43 ans que je fais ce métier, et je crois qu’il n’y a eu aucune saison sans un ouvrage de Puccini. Je le chante depuis le début, toujours avec le même plaisir, et même avec plus de plaisir, parce que maintenant je comprends beaucoup de choses. L’expérience de la vie est arrivée, la voix a mûri, il y a des faiblesses, il y a des facilités. À chaque fois, c’est quelque chose de nouveau, et il faut aller puiser des forces au fond de soi-même. C’est un compositeur qui me convient.

Roberto Alagna : « avec un accord, Puccini est capable de nous chambouler »

J’adore son écriture, large, avec de grandes envolées. Il y a toujours un orchestre qui soutient énormément, qui double la voix mélodiquement. Et c’est toujours très émouvant : avec un accord, Puccini est capable de nous chambouler complètement. Quand je chante ses ouvrages, j’ai souvent du mal à retenir mes larmes, parce qu’il a des harmonies, des sonorités qui vont droit au cœur.

Tous ces personnages de Puccini, Rodolfo, Cavaradossi, Des Grieux, Pinkerton, qu’ont-ils en commun, selon vous ?

R.A. : Je l’ai expliqué dans un disque que j’avais fait avec mon épouse, qui s’appelait Puccini in Love. J’y avais écrit un texte où j’expliquais que tous les héros pucciniens contiennent une part de lui-même. Et toutes les femmes sont celles qu’il a aimées. Il y a donc un rapport très sensuel avec ses personnages. Puccini est multiple, il s’est dédoublé dans tous ses héros.

Et qu’y a-t-il de vous, Roberto Alagna, dans ces héros ?

R.A. : Je suis un peu comme cela aussi, puisque je suis Gémeaux. Je fais ce métier parce que j’étais un peu invisible, personne ne me voyait. Grâce à ces personnages, j’ai appris à me connaître moi-même. J’ai fait une sorte de thérapie. J’étais très complexé, d’une timidité maladive, et cela m’a donné le courage d’aller de l’avant et d’aller vers l’autre.

Y aura-t-il d’autres défis, d’autres prises de rôle dans les prochaines saisons pour vous, Roberto Alagna ?

R.A. : Je n’en sais rien, car maintenant il va falloir commencer à lever le pied. Je le dis tous les ans, et c’est de pire en pire. Mais j’ai beaucoup de projets, avec ce nouveau projet sur Caruso, qu’on nous demande un peu partout. Je m’investis énormément dans cette œuvre, elle me tient à cœur : c’est moi qui ai écrit l’histoire. Jean-Félix Lalanne a composé la plupart de la musique, puisqu’il y a 40 numéros dans cette pièce. Lui en a fait une trentaine, moi 15 ou 16, je ne sais plus combien. Nous avons travaillé ensemble comme deux frères artistes.

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Nous adorons travailler ensemble, nous nous appelons tous les jours.  Au stade où j’en suis de ma carrière, c’est une sorte de boucle : j’ai commencé par la variété, par les chansons dans les cabarets. Nous avions fait Capone avec Jean-Félix Lalanne, et là c’est encore autre chose.

Pour ceux qui me connaissent, cette histoire repose sur des faits réels dont j’ai fait une sorte de fiction. Mais en lisant entre les lignes, on peut suivre aussi un peu mon parcours, ce qui m’est arrivé, puisque je me sers de l’histoire de Caruso pour me raconter moi-même. À la fin, on sait que Caruso décède dans son hôtel à Sorrente. C’est très émouvant lorsqu’il entend la voix de sa maman. Dans cet ouvrage, la voix de sa maman, c’est ma fille Malèna qui la chante. C’est très émouvant.

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