James Bond, nouvelle Tosca ?

Après cinq ans d’attente pour les fans du monde entier, James Bond doit revenir sur les écrans à l’automne avec sa vingt-cinquième aventure, Mourir peut attendre. Au cours de ses nombreuses missions à travers le monde, l’espion britannique n’est que rarement passé par l’opéra. Mais lorsqu’il le fait, cela donne une scène d’action durant une représentation de Tosca. Dans ce nouvel épisode de Retour Vers le Classique, je dissèque l’une des scènes les plus marquantes de la carrière de 007.

L’épisode :

 

 

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Quantum of Solace, première suite directe dans la série James Bond

Pour comprendre le film au centre de cette émission, Quantum of Solace, il faut revenir à l’épisode qui précède : Casino Royale. Sorti en 2006, ce long-métrage marque un nouveau départ pour la saga qui revient sur le début de la carrière de l’espion. Bond affronte un banquier du terrorisme, le Chiffre, lors d’un tournoi de poker. Il rencontre la femme de sa vie, Vesper Lynd, une comptable chargée de lui fournir les fonds pour pouvoir jouer. Cette histoire se termine tragiquement : Vesper finit par se suicider et James Bond reste seul avec sa tristesse.

En 2008, Quantum of Solace raconte la vengeance de 007. Il affronte cette fois Dominic Greene, un homme d’affaire qui cache derrière sa fondation pour l’environnement l’ambition de contrôler les ressources en eau de la planète. Pour cela, il n’hésite pas à chercher à renverser le régime bolivien pour installer un dictateur qui pourrait l’aider.

Le film a été assez mal accueilli par la critique, qui lui a reproché son intrigue illisible et son montage trop rapide.

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Le passage à l’opéra : construction d’un parallèle entre Bond et Tosca

Au bout de la quarantième minute du film environ, les différents membres de l’organisation criminelle Quantum décident d’organiser une réunion secrète à l’opéra.

La scène se passe à Brégence, en Autriche. C’est là que se tient tous les ans un festival de musique classique en plein air dont la scène, immense, flotte sur le lac de Constance. Les décors sont généralement gigantesques et impressionnants, idéal pour tourner un James Bond : la série a toujours aimé le grandiloquent et met en scène une base secrète dans un volcan, un palais de glace ou un radiotéléscope… Ici, les décors et les chanteurs de la véritable représentation de Tosca sont mis à contribution.

Sur la forme, toute la scène repose sur les parallèles : parallèle entre entre le spectacle de l’opéra et l’action dans la salle, parallèle entre James Bond et Dominic Greene. Le passage commence par une introduction, qui construit la tension. On assiste à la préparation du spectacle, le décor est monté, les chanteurs maquillés. James Bond arrive par l’entrée des artistes, il est seul. Dominic Greene, lui, commence par la soirée mondaine où il discute avec de nombreuses personnes. En coulisses, les chanteurs s’habillent, James Bond vole un smoking et se retrouve sur un balcon qui surplombe la soirée mondaine. Les dialogues sont rares, étouffés. On voit ensuite Bond et Greene, tous les deux en smoking sur fond blanc, mettre l’un après l’autre une oreillette dans l’oreille. Tout est prêt, la représentation peut commencer.

Le passage analysé dans l’épisode (en version originale) :

Il est question de pipelines à acheter et de l’urgence de la situation en Bolivie. 007 intervient en signalant que l’opéra n’est pas le meilleur des endroits pour discuter. Les conspirateurs se lèvent et quittent la salle, ce que fait aussi Bond. En partant, il tombe nez-à-nez avec Dominic Greene, qui envoie un de ses hommes à la poursuite du héros. Après une course dans les escaliers, la scène se termine lorsque Bond maîtrise son poursuivant.

Tosca, l’opéra parfait pour construire ce parallèle

Giacomo Puccini est l’un des plus célèbres compositeurs italiens, il a vécu de 1858 à 1924… Il a laissé une dizaine d’opéras dont quatre font partie du top 20 des opéras les plus joués dans le monde : La Bohème, Madame Butterfly, Turandot et Tosca

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Tosca est un opéra en trois actes créé en 1900. Puccini adapte la pièce La Tosca, du dramaturge français Victorien Sardou. Au coeur de l’intrigue, trois personnages : la cantatrice Floria Tosca, le peintre Mario Cavaradossi et le chef de la police, le baron Scarpia.

Tosca et Cavaradossi sont amants, mais le maléfique Scarpia veut séduire Tosca. Il arrête Cavaradossi, qui a aidé un prisonnier à s’évader, et le torture. Scarpia propose un marché à Tosca : si elle accepte de passer une nuit avec lui, le peintre sera libéré. Deséspérée, la cantatrice dit oui. Son amant a déjà été condamné à mort et Scarpia ne veut pas perdre la face. Il faut donc trouver un stratagème, le chef de la police promet que l’exécution aura lieu avec des balles à blanc, le peintre devra faire semblant d’être mort. Tosca obtient même un laisser-passer pour pouvoir s’enfuir ensuite. Elle voit alors un couteau sur la table, elle s’en saisit et poignarde Scarpia, puis elle court rejoindre Cavaradossi et assiste à l’exécution. Cavaradossi tombe, elle s’avance vers lui, lui demande de se relever. Mais Tosca a été dupée par Scarpia, il n’avait jamais envisagé d’épargner son prisonnier et les balles étaient bien réelles. Folle de douleur, elle se jette dans le vide.

Cet opéra, l’un des plus célèbres du répertoire, contient des airs particulièrement connus. Parmi eux Vissi d’arte, air chanté par Tosca quand le baron Scarpia lui propose son marché. “J’ai vécu d’art, j’ai vécu d’amour. Pourquoi Seigneur m’en récompenses-tu ainsi ?”

Vissi d’Arte interprété par Maria Callas :

Un peu plus tard, le déchirant “E lucevan le stelle” chanté par Cavaradossi dans sa cellule alors qu’il attend son exécution. Il se souvient des étoiles qui brillaient lors de ses rencontres avec Tosca et clame son désespoir, lui qui n’a jamais autant aimé la vie. 

E lucevan le stelle chanté par Jonas Kaufmann :

Dans Quantum of Solace, on entend d’abord le Te Deum chanté par Scarpia à la fin du premier acte, quand il annonce qu’il va tuer Cavaradossi et qu’il veut séduire Tosca. Puis on nous montre l’exécution du peintre, au troisième acte. Enfin retour au deuxième : Tosca poignarde Scarpia. Ce montage dans le désordre permet d’adapter l’histoire de l’opéra pour qu’elle fasse écho à celle de James Bond : Tosca venge la mort de son amant, comme 007 qui veut venger la mort de la seule femme qu’il a aimé.

James Bond, nouvelle Tosca ? Pourquoi cette scène fonctionne

Même sans être amateur d’opéra, cette scène fonctionne : elle est extrêmement impressionnante. On comprend qu’il y a un lien entre ce qui se passe sur scène et la confrontation entre Bond et Green, on est saisi par par la musique. Cette musique lente étouffe les bruits dans la dernière partie : James Bond semble tellement pris par sa colère qu’il en oublie la réalité. Sa lenteur contraste avec un montage qui devient de plus en plus rapide, certaines images sont quasiment subliminales tant elles sont brèves. 

Au delà du parallèle entre les deux histoires, cette scène semble aussi là pour tenter d’ancrer le cinéma d’action dans une tradition plus ancienne : à sa sortie Casino Royale avait été jugé trop violent. Montrer Tosca dans un James Bond, c’est rappeler que cette violence était déjà présente longtemps auparavant dans l’opéra. 

Augustin Lefebvre

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