Louis Pasteur fait figure de héros national. Le père français de la vaccination a commencé par traiter la maladie du charbon, qui faisait des ravages dans les élevages, avant de s’attaquer à la rage et entrer dans l’Histoire en soignant un petit Alsacien de 9 ans.
1 – La vaccination n’est pas née avec Louis Pasteur, elle remonte à la nuit des temps
Depuis la plus haute Antiquité, on a remarqué que si l’on habitue peu à peu un organisme à supporter une substance nocive, la contamination n’est pas ou n’est plus mortelle.
Le roi de Pont, Mithridate, qui a vécu de 123 à 63 avant notre ère, avalait du sang de canard ayant ingéré des poisons pour se mithridatiser. C’est l’origine de l’expression. Cette immunisation progressive a été constatée depuis très longtemps, peut-être même bien avant Mithridate.
La vaccination en tant que telle a partie liée à une autre affection : la variole, maladie infectieuse pustulaire terrible qu’on a longtemps appelée la petite vérole et qui est bien souvent mortelle. Cette variole arrive d’Asie, de Chine essentiellement, dès le IXe siècle et elle a des effets terribles. On sait qu’en Perse, des extraits varioliques étaient frottés sur des éraflures cutanées dans les établissements de bain, et ce traitement, tout à fait empirique, avait des résultats. On sait aussi qu’en Circassie, en Géorgie, on avait pris l’habitude de piquer les jeunes filles avec des aiguilles contaminées pour justement éviter qu’elles ne contractent la maladie.
Louis Pasteur connaît le principe millénaire de la vaccination
En Europe, il faudra attendre le XVIIIe siècle pour qu’on procède à cette inoculation à l’aiguille. Une maladie des vaches leur provoquait des éruptions pustuleuses sur le pis. Or les fermiers qui avaient été contaminés par cette vaccine ne développaient que des formes bénignes de la variole. Un médecin britannique, Jenner, va généraliser tout cela. Il prélève de la matière infectée et la transfère sur les coupures. Il commence par un enfant de 8 ans, et cette inoculation réussit. Prudemment, petit à petit, ces expériences se généralisent, et on va inoculer le virus variolique à un certain nombre de personnes, souvent des enfants, qui se révèlent immunisés contre la variole. La vaccination est inventée à titre préventif. Le grand biologiste qu’est Pasteur dans les années 1870-1880 connaît tout cela, il est même très au courant, et le hasard va l’amener à développer sa propre méthode.
2 – Pasteur, fils de tanneur, devient un grand savant grâce à la découverte du microbe
Louis Pasteur était fils d’un petit tanneur d’Arbois dans le Jura. Son père était un vétéran de la Grande Armée et a poussé son fils à faire de grandes études. Normalien à 21 ans, Pasteur publiera à 25 ans les résultats de travaux remarqués sur la dissymétrie moléculaire. D’emblée, même dans une discipline a priori aussi aride que la cristallographie, Louis Pasteur met en évidence des particularités du monde vivant. Ce qui passionne ce biologiste en puissance, c’est la vie.

Il aura l’occasion de la cerner de plus près dans les travaux qu’il entreprend à la Faculté de Lille à partir de 1854. Cette fois, il s’agit de travaux plus pratiques qui conviennent sans doute mieux au caractère de Louis Pasteur, qui cherche toujours des applications à ce qu’il recherche. Il va privilégier des applications concrètes et, en l’occurrence, il travaille sur la fermentation de la bière.
Louis Pasteur accède au rang de savant à la Faculté de Lille
À force d’observation et d’expériences plus ou moins ingénieuses, Pasteur met en évidence le rôle joué dans cette fermentation par certains organismes microscopiques présents dans l’air. Il va poursuivre dans cette voie et mettre en évidence pour la première fois l’existence de micro-organismes actifs. Jusqu’ici, il s’était déjà fait la réputation d’un bon scientifique, mais avec cette découverte fondamentale du microbe, on peut dire que Pasteur accède au rang de savant.
3 – Louis Pasteur devient l’idole des campagnes françaises en trouvant un vaccin contre la maladie du charbon
Du temps de Pasteur, l’idée qu’on puisse se servir de la maladie pour lutter contre la maladie est un paradoxe que ne peuvent pas accepter la plupart des médecins de ce temps. Pasteur va d’abord expérimenter ses idées révolutionnaires sur des moutons. En 1881, il annonce la mise au point d’un vaccin contre la maladie du charbon. À l’époque, cela faisait des ravages dans tous les élevages français, pas seulement chez les moutons du reste, et il y avait là des applications très concrètes. Pasteur cherche les applications concrètes, car il cherche la publicité.
La première grande expérience est menée pas loin de Melun, à Pouilly-le-Fort, sur 60 moutons. On a mis 10 moutons de côté qui sont les témoins, et puis il y en a 25 qu’on va vacciner et 25 qu’on ne vaccine pas. Au bout de trois jours, 24 moutons parmi les vaccinés sont vivants et 23 parmi les non-vaccinés sont morts. C’est ce qui s’appelle un triomphe.
4 – Pasteur s’attaque à la rage, une maladie terrible mais peu fréquente
Dans la foulée, Pasteur va s’intéresser à une autre maladie beaucoup plus terrible que le charbon, et d’autant plus effrayante qu’elle est transmissible à l’homme : c’est la rage. Cette maladie faisait peu de victimes, mais elle avait une réputation terrible. Il faut dire que le mal, s’attaquant au système nerveux, atteint le cerveau et cause à la victime des souffrances, des hallucinations, des spasmes indescriptibles.
C’est une facette inédite de la personnalité de Louis Pasteur qui apparaît ici : cette volonté de s’afficher en quelque sorte. Non seulement il entend que ses travaux aient une application pratique, mais il apprécie qu’ils aient du retentissement. Il faut insister ici sur un aspect important : avec ce vaccin contre la rage, il ne s’agit plus de vacciner à titre préventif mais bel et bien à titre curatif. C’est un changement complet de conception. La grande idée de Pasteur, c’est de créer un germe assez virulent pour limiter au maximum la période d’incubation, donc qu’on pourrait utiliser après que la personne a été contaminée, mais suffisamment inoffensif pour que le patient puisse développer des défenses sans contracter la maladie. Autant dire que c’est un véritable tour de force.
Pasteur a d’abord testé le vaccin de la rage sur des chiens, avant de passer à l’homme
Le vaccin contre la rage va donc être essayé sur ces chiens contaminés et qui, grâce au vaccin inoculé a posteriori, pour beaucoup d’entre eux, guérissent. Ce vaccin contre la rage est donc mis au point. Reste maintenant à franchir un pas décisif, le grand pas d’une certaine manière : il s’agit de passer de l’application animale à l’application humaine. Le risque est vraiment très grand.
5 – Joseph Meister, le petit Alsacien qui entre dans l’histoire, n’a pas été le seul cobaye
Les premiers essais resteront infructueux. Le 2 mai, à l’hôpital Necker, un homme de 61 ans se voit inoculer le vaccin une fois, mais l’administration hospitalière y est très opposée et le malade est passé au secret médical. C’est une opération dont on ne saura pas grand-chose. Le 8 juin suivant, un garde-barrière est inoculé, mais il a été contaminé par la rage peut-être trop tôt ou alors il a été traité trop tard. Il meurt de la rage. Le 22 juin, une petite fille de Saint-Denis est traitée, mais elle meurt elle aussi et l’autopsie semble vouloir dire qu’elle était trop atteinte.

Le destin va prendre la forme de trois Alsaciens qui se présentent au laboratoire de la rue d’Ulm le 6 juillet 1885. Un épicier arrive d’Alsace avec Madame Meister et son fils, qui a été touché. Louis Pasteur est embêté, il renvoie l’épicier et consulte ses confrères. Il faut rappeler qu’il n’est pas médecin, il est seulement biologiste. Lui seul peut décider si oui ou non on doit vacciner Joseph Meister.
La première inoculation est effectuée le 7 juillet à 9 heures du matin avec de la moelle de lapin contaminée, une moelle vieille de 14 jours. C’est le docteur Grancher qui va procéder avec une seringue de Pravaz. Il pratique la petite opération au flanc droit de l’enfant. Elle se reproduira tous les jours en augmentant progressivement l’intensité. L’enfant se porte bien, il est devenu complice et joyeux, et il parle volontiers à son cher « Monsieur Pasteur », comme il l’appelle. Quand arrivent les trois dernières inoculations qui sont effectuées avec de la moelle de 3, de 2, puis d’un seul jour, autant dire une substance très virulente et très nocive, le pauvre Pasteur ne vit plus. Il passe des nuits blanches à tourner en rond chez lui, partagé entre une crainte terrible et l’excitation de ce qui, si cela doit s’avérer être un succès, sera un succès époustouflant.
De fait, à l’issue du traitement, le petit Meister continue de se porter comme un charme. La virulence du germe qu’on vient de lui administrer permettra d’être fixé en moins de trois semaines sur son compte. Louis Pasteur suit avec beaucoup d’attention les bulletins de santé du docteur Grancher. C’est un succès. L’enfant est sauvé.
6 – Le destin inattendu du petit Joseph Meister, de l’Alsace à l’Institut Pasteur à Paris
Cette découverte a été extrêmement médiatisée. Louis Pasteur va devoir très vite refuser de porter secours à un certain nombre de malades parce qu’il est dépassé par les événements. Il fait quand même exception pour un jeune berger de 15 ans dont le comportement héroïque lui a paru justifier un passe-droit, un enfant originaire du Jura. C’est pour permettre à cinq camarades de s’échapper que Jean-Baptiste Jupille s’était littéralement dévoué et avait seul terrassé un chien enragé. Le traitement a commencé six jours après la morsure et va se révéler efficace une nouvelle fois.
Le 9 novembre, il y a le cas de la petite Louise Pelletier, mordue à la tête le 3 octobre, c’est-à-dire 37 jours plus tôt, et qui va subir le traitement, mais elle est sans doute trop atteinte. On a vu Pasteur passer la dernière nuit à son chevet, en sanglots. Il faut dire que le savant a eu la douleur de perdre trois filles en 1859, 1865 et 1866.
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Louis Pasteur sera la cible d’énormément de critiques. Le professeur Brouardel vient le défendre à l’Académie : « Pour moi, messieurs, quand un homme a ouvert à mon esprit tant de nouveaux horizons scientifiques, je le respecte, il est mon maître et je reste son débiteur. »
Joseph Meister, lui, a vécu et survécu. C’est le docteur Patrice Debré qui nous apprend qu’en juin 1940, quand les Allemands ont envahi Paris, ils sont entrés à l’Institut Pasteur et ont demandé qu’on leur ouvre la crypte où se trouvaient les tombes de Louis et de Marie Pasteur. Les envahisseurs se sont heurtés à un gardien qui était un petit homme aux cheveux blancs. Celui-ci ira jusqu’à se suicider de désespoir un peu plus tard en voyant les Allemands de nouveau en France, parce qu’il était alsacien. Ce petit homme, c’était Joseph Meister.
Franck Ferrand
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