En 1894, la République est encore fragile lorsque son président est assassiné par un anarchiste.
Les premières années de la présidence de Sadi Carnot ont été agitées par le Boulangisme, ce mouvement populiste né autour du général Boulanger. Celui-ci a triomphé à Paris – ville de gauche, radicale et socialiste – lors de l’élection partielle du 27 janvier 1889, et son entourage le pousse à prendre le pouvoir. Dans ces circonstances dramatiques, et alors que de nombreux ministres commencent à faire leurs valises, Carnot fait preuve d’un parfait sang-froid et d’une fermeté qui tranchent avec la peur ambiante.
Le président de la République se gagne progressivement la sympathie des Français. Il est le premier à entreprendre des voyages dans les départements, où il entre en contact avec la foule, se fait acclamer dans une volonté de rapprocher le peuple du pouvoir. Mais en 1892, le pays prend peur à la suite d’une série d’attentats perpétrés par les anarchistes révolutionnaires qui refusent la voie parlementaire et préconisent le terrorisme.
Sadi Carnot face à une foule en liesse
Plusieurs attentats ont lieu, et Sadi Carnot ne gracie pas les anarchistes, qui sont condamnés à la peine de mort. Il est donc considéré comme un ennemi, et même, une cible. Par deux fois, des tentatives d’attentat échouent de peu. Seulement le président n’en a cure, il poursuit ses déplacements à travers la France.
Le 24 juin 1894, la foule de Lyon est en liesse au passage du président Carnot qui vient juste de quitter la place des Cordeliers. La voiture à cheval s’engage dans l’avenue de la République. Les forces de l’ordre auraient du mal à s’interposer si quelqu’un devait s’approcher car Sadi Carnot entend que personne ne se trouve entre la foule qui l’acclame et lui.
« Vive l’anarchie »
Il est 21h13 quand un homme quitte subitement cette foule et se presse en direction du landau, avec à la main un long couteau de 17 centimètres. Il monte sur le marchepied et comme on pouvait le craindre, il abaisse sa main droite sur le président, et celui-ci s’affaisse sur le siège. Il porte la main à sa blessure et dit « oh je suis blessé ». L’homme qui l’a attaqué crie « Vive l’anarchie » et tente de s’enfuir, mais la foule l’agrippe et le frappe.

Lorsque la police arrive pour le saisir, il a déjà le visage complètement tuméfié et trois dents cassées. De son côté, le cortège présidentiel a filé à la plus vive allure possible, vers la préfecture du Rhône. Dans la voiture, le maire de Lyon, qui se trouve être médecin de profession, donne les premiers secours. Il place sa main sur la plaie du président, qui se trouve entre l’estomac et le foie, afin d’éviter le plus possible l’hémorragie. Le médecin a pour le moment du mal à estimer si la blessure est ou non mortelle.
Le président est conscient, un peu sonné, mais il garde le silence. Malheureusement, le foie est très largement perforé et il meurt quelques heures plus tard. Aux alentours de minuit, Sadi Carnot est le premier président de la République assassiné. On ne s’attendait pas à une chose pareille, c’est la stupeur en France et dans toute l’Europe.
Un fanatique de 20 ans
Qui est l’anarchiste qui a tué Sadi Carnot ? C’est un jeune Italien de 20 ans, d’origine très modeste. Il a quitté le foyer à 13 ans pour travailler comme apprenti boulanger. C’est à Milan qu’il est devenu militant ouvrier et anarchiste, rapidement poursuivi par la police pour de petits délits. Il fuit en France, s’installe à Sète et décide de réaliser ce « grand exploit ». Il apprend que le chef de l’Etat doit se rendre à Lyon. Il s’y rend à pied, marche pendant plusieurs jours, et arrive dans la capitale des Gaules assez affamé. C’est un fanatique.
Les funérailles de Sadi Carnot sont grandioses. Le catafalque est installé dans le Grand salon de l’Elysée, protégé par une garde d’honneur de polytechniciens. Plus de 200.000 citoyens viennent se recueillir, et défilent devant la bière pendant les trois jours d’exposition. Le 1er juillet 1894, le cortège quitte l’Elysée. On n’avait pas vu un rassemblement aussi impressionnant depuis l’enterrement de Victor Hugo à peine 10 ans plus tôt. Tout Paris est là, pour une cérémonie religieuse à Notre-Dame, puis le cercueil est conduit au Panthéon.
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L’assassinat de Carnot conduit à toutes sortes d’émeutes anti italiennes dans le sud de la France. Ce sont les Italiens qui ont fait les frais de cette affaire, surtout à Lyon. C’est l’époque des lois dites « scélérates » qui autorisent l’arrestation préventive. Elles visent directement les anarchistes, pour empêcher tout type de propagande.
Franck Ferrand
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