Toute l’Espagne célèbre cette année le centenaire de la disparition de l’architecte Antoni Gaudi. À cette occasion, le pape Léon XIV a béni La Sagrada Familia à Barcelone, sa plus célèbre création. Dans l’épisode des Grands Dossiers de l’histoire qu’il lui a consacré, Franck Ferrand revient sur les circonstances de sa disparition tragique, le 10 juin 1926.
Ecoutez l’épisode des Grands Dossiers de l’histoire en intégralité :
Barcelone, au cœur de la Catalogne, le 7 juin 1926. En cette fin d’après-midi, un vieil homme quitte le chantier de la Sagrada Familia en direction de l’Église de Saint-Philippe-Néri pour entendre les vêpres. Il fait ce trajet quasiment tous les jours. On peut l’imaginer marcher lentement, comme il peut, le dos légèrement voûté. Il a l’esprit ailleurs au moment où il traverse la Gran Via. On est au niveau de la rue Bailen. Il traverse là sans regarder, il ne voit pas le tramway qui arrive et c’est l’accident terrible. Le vieil homme est percuté de plein fouet avec des côtes brisées, mais surtout une inquiétante blessure à la tête.
Incroyable mais vrai : sur le coup, personne ne le reconnaît, avec son costume élimé, ses chaussures usées qu’il porte sans chaussettes, et même, pour fermer les accrocs de sa veste, des épingles de nourrice. Ce vieil homme aux cheveux blancs et à l’air ébaubi, a tout simplement l’air d’un mendiant. Et on le prend pour un mendiant. Il va falloir un certain temps pour qu’on finisse par le transporter au poste de secours, et puis de là, à l’hôpital de la Sainte-Croix, celui des pauvres, où on envoie ce « vagabond » qui n’a sur lui ni argent ni papier, seulement les Évangiles. Il a une poignée de noisettes et un croquis de la façade de la Passion de la Sagrada Familia.
Gaudi, du dandy à l’isolement
Ce vieil homme, qui est en réalité l’un des architectes les plus connus au monde, Antoni Gaudi, est retrouvé après plusieurs heures de recherches par un chapelain de la basilique. Il est d’ailleurs trop tard quand celui-ci arrive à l’hôpital. Gaudí, en ce 10 juin 1926, vient de s’éteindre à l’âge de 73 ans, presque 74 puisqu’il était né le 25 juin 1852.

Le parcours de ce Catalan, ancien enfant chétif et grand observateur de la nature, n’a pas présagé d’une telle fin. Il est sorti diplômé en 1878 de l‘École technique supérieure d’architecture, après avoir rapidement dépassé les attentes de ses professeurs. Au seuil de sa vie d’adulte, il découvre les joies de la ville, les mets les plus raffinés, les sorties au théâtre et les promenades en voiture attelé. C’est une sorte de dandy qui s’habille avec tout le soin possible. À l’âge de 31 ans, il est choisi pour être architecte en chef de la Sagrada Familia, le projet qui va l’occuper toute sa vie.
Une trajectoire de Gaudi guidée par la spiritualité
En 1888, il travaille au palais épiscopal d’Astorga, où il noue une amitié profonde avec l’évêque. Ils parlent liturgie et partagent leurs lectures. Des échanges affermissent la foi déjà forte de Gaudí. L‘architecte a aussi été conduit vers la religion catholique par des tourments sentimentaux. Son cœur de jeune homme, à plusieurs reprises, s’est embrasé, mais jamais Gaudí n’a réussi à être heureux en amour. Il décide de consacrer entièrement sa vie à Dieu. Développer son art, c’est son offrande.
En septembre 1893, son ami évêque meurt. C’est la disparition de celui qu’il considérait comme un père spirituel. Il abandonne ce qu’il lui reste d’élégance et de mondanité pour rentrer dans une période d’ascèse, au point de frôler la mort au moment du Carême de 1894. Nous avons maintenant affaire à ce personnage qui est allé se chercher au bout de toutes les transformations et qui va pouvoir un jour passer pour un simple vagabond.
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Les dernières années de Gaudí sont en quelque sorte celles d’un moine. Il vend tout ce qui lui reste des terres de son mas natal pour renflouer les caisses du chantier de La Sagrada Familia. On le voit qui maintenant quémande des dons dans les rues. Il travaille comme au premier jour, jusqu’à ce fameux 7 juin 1926 et jusqu’à ce 10 juin 1926, où il meurt dans son lit d’hôpital.
Deux jours plus tard, c’est une foule gigantesque qui accompagne son cercueil dans les rues de Barcelone. On a drapé les balcons de noir, les hommes ôtent leur chapeau à son passage et les journaux vont lui consacrer des pages. « À Barcelone est mort un génie, à Barcelone est mort un saint. Aujourd’hui, les pierres de Gaudí pleurent. »
Franck Ferrand
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