La bataille du château d’Itter en mai 1945 : Quand Américains et Allemands combattaient ensemble pour libérer le gotha français

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Un scénario improbable et méconnu s’est produit en mai 1945 dans les Alpes autrichiennes. Américains et Allemands ont combattu ensemble pour sauver des personnalités françaises, prisonnières d’un château où s’est joué un des derniers combats de la Seconde Guerre mondiale. 

En mai 1945, La guerre touche à sa fin. Hitler s’est suicidé, Berlin est tombé, l’Allemagne agonisante signe son acte de capitulation sans condition. Un cauchemar de six années va prendre fin. Pourtant, sur les routes des Alpes, des milliers de combattants se jettent encore les uns contre les autres comme si personne n’avait reçu le message. Dans ce décor de carte postale — prairies alpines, villages aux clochers pointus — un char américain, un Sherman M4, avance lentement sur une route étroite. Si les états-majors allemands et américains voyaient l’étrange colonne qui suit ce Sherman, ils n’en croiraient pas leurs yeux. Une Kübelwagen — autant dire une Jeep allemande — conduite par un officier allemand avec à son bord des GI’s américains. Et derrière, un gros camion Opel Blitz rempli de soldats de la Wehrmacht.

Des Allemands et des Américains qui avancent ensemble : un spectacle irréel. Et pourtant, dans quelques heures, ils vont combattre côte à côte dans l’un des derniers combats de cette guerre. Tout cela pour délivrer une poignée d’hommes enfermés dans un château oublié : le château d’Itter.

D’Édouard Daladier à la sœur du général de Gaulle, le château d’Itter abrite des prisonniers d’exception

Perché sur un éperon rocheux qui domine la vallée de l’Inn, le château d’Itter abrite un groupe très particulier de détenus. Ce sont des Ehrenhäftlinge — des « internés d’honneur » en allemand — en l’occurrence des personnalités françaises. Le plus connu est Édouard Daladier, qui avait signé les accords de Munich en 1938. À ses côtés, Paul Reynaud, qui dirigeait le gouvernement pendant la débâcle avant de démissionner et d’être remplacé par le maréchal Pétain. Deux anciens présidents du Conseil français.

On trouve également le général Maurice Gamelin, chef d’état-major de 1940, et Maxime Weygand, promu ministre de la Défense de Pétain neuf jours après l’invasion allemande massive, mais qui avait toujours été un ennemi farouche de l’Allemagne — au point que les nazis aient songé à le faire assassiner avant de l’interner à Itter.

Le tennisman Jean Borotra / MARY EVANS/SIPA

Parmi les autres personnalités : Jean Borotra, le grand tennisman sextuple vainqueur de la Coupe Davis et double lauréat de Roland-Garros et de Wimbledon, devenu commissaire général à l’Éducation et aux Sports de Vichy, renvoyé sous la pression allemande pour manque de zèle dans la nazification du sport français. Le colonel François de La Rocque, fondateur du mouvement nationaliste des Croix-de-Feu, accusé par les Allemands d’entente avec les Britanniques. Léon Jouhaux, ancien secrétaire général de la CGT. Michel Clemenceau, fils du Tigre Georges Clemenceau. Marcel Granger, parent du général Giraud, grand rival du général de Gaulle, dont la sœur aînée, Marie-Agnès Cailliau, née de Gaulle, est également incarcérée.

Le château d’Itter est déserté par les nazis

L’entente est d’ailleurs tout sauf cordiale, du moins au début. Weygand s’est permis de traiter Reynaud de voyou, lequel l’a accusé d’être un collaborateur pour avoir signé l’armistice. Le colonel de La Rocque, fondateur du mouvement nationaliste des Croix-de-Feu, déteste le syndicaliste Jouhaux, qui le lui rend bien. Mais ce qui réunit tout ce monde, c’est l’importance de leur rôle quasi symbolique. L’Allemagne les considère comme des otages qui pourraient, le moment venu, servir de monnaie d’échange.

Depuis quelques semaines toutefois, à mesure que les échos de la progression alliée et de la débâcle des armées allemandes parviennent au château, l’ambiance a changé. Le commandant de ce château-prison, le SS-Hauptsturmführer Sebastian Wimmer, sombre dans l’alcoolisme. Le 4 mai, il quitte le château avec sa femme. Les derniers SS sur place ne savent plus trop à quel saint se vouer. Comprenant que tout est fini, ils se sont mis en civil et sont partis à bicyclette après avoir donné le pistolet d’un sous-officier à l’un des prisonniers.

Voilà donc les Français seuls dans un château déserté de ses geôliers. Il faut prévenir les Alliés. Pour ce faire, les prisonniers acceptent la proposition d’Andreas Krobot, le cuisinier domestique tchèque du château, de partir avec une lettre à la rencontre des Américains. Le 4 mai, Krobot parvient à atteindre la ville de Wörgl.

Une rencontre improbable entre un soldat du Troisième Reich et un général américain

Il entre alors en contact avec la résistance autrichienne locale et tombe sur le major Josef Gangl. Cet officier dévoué au Reich s’est retrouvé dans le Tyrol, complètement dégoûté par la tournure des événements, et décidé à faire son propre armistice en aidant activement la résistance autrichienne et en sauvant les habitants de Wörgl des représailles des SS.

Quelques heures après avoir reçu cette lettre, le voilà, drapeau blanc à la main, face à des éléments du 23e bataillon de chars de la 12e division blindée américaine. Conduit au QG de campagne du bataillon, il rencontre le capitaine John « Jack » Lee. Très vite, on improvise une petite force : le char Sherman, quelques GI’s et, fait absolument inédit, un détachement de soldats allemands de la Wehrmacht placé sous les ordres du major Gangl. Pour la première fois sur le front européen, on voit avancer ensemble des soldats américains et allemands.

En fin de journée, tout ce beau monde arrive devant Itter. Le président Daladier a raconté ce moment : « Des coups de klaxon retentissent. Nous nous précipitons et découvrons un capitaine américain avec cinq ou six hommes sur un char. Apparaissent également un major allemand et quinze soldats venus volontairement nous protéger. Le capitaine Lee a un visage grossier et des manières rudes. Le major allemand Gangl, au contraire, est très poli, digne, triste. Si la politique américaine ressemble au capitaine Lee, l’Europe en verra de dures. Toast, animation. Deux jeunes Autrichiens résistants avec brassard et revolver se joignent à nous. Surprenante réunion. »

Les SS assiègent le château d’Itter

Impossible d’embarquer tout le monde sur le vieux Opel Blitz. On décide donc de passer la nuit sur place en attendant les renforts dépêchés depuis Innsbruck. Cette nuit va coûter cher. Le lendemain matin, vers 9 heures, une unité de la Waffen-SS arrive aux portes du château.

Les SS ne sont pas très nombreux mais ce sont des combattants expérimentés et fanatisés, des jusqu’au-boutistes qui n’ont plus rien à perdre. Immédiatement, le combat s’engage. Dès les premiers tirs, le précieux char est littéralement pulvérisé par un canon antichar. Derrière les courtines du château, les adversaires d’hier — Borotra, Clemenceau, La Rocque, Reynaud — font feu ensemble. « Ce ne fut ni du théâtre ni de la forfanterie, mais une simple réaction de défense », dira plus tard Léon Jouhaux, qui ne voulait pas qu’on ait l’impression qu’il avait fraternisé outre mesure avec ses compagnons de captivité.

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Après plusieurs heures de siège, les munitions s’épuisent, les défenseurs sont isolés. Chacun comprend que sans secours rapide, la chute du château n’est plus qu’une question de temps. C’est à ce moment que le plus athlétique et le plus jeune des prisonniers, Jean Borotra, se porte volontaire pour tenter l’impossible : franchir les lignes ennemies et chercher du renfort américain. Profitant d’un moment d’accalmie, il se laisse glisser dans la pente boisée et disparaît sous les tirs, courant à travers champs pour porter l’ultime appel à l’aide.

L’arrivée miraculeuse de renforts

Pendant ce temps, les combats continuent. Les SS sont bientôt aux portes du château quand, tout à coup, parvient aux défenseurs un grondement lointain qui résonne dans la vallée. Au début, on ne sait pas trop ce qu’on entend, puis cela devient de plus en plus net : des moteurs, des chenilles. Les renforts sont là.

Les assaillants, pris à revers, hésitent, reculent, puis s’évanouissent dans la forêt. Ils vont se rendre. En quelques minutes, ce qui semblait voué à un massacre se transforme en déroute pour les SS. Les prisonniers du château d’Itter sont sauvés. Le major Josef Gangl, de là où il se trouve, ne voit pas cette arrivée miraculeuse. Au moment où il tentait de ramener ses compatriotes à la raison, il est abattu. Il fallait une victime à cette bataille qui n’en fut pas vraiment une.

Quand enfin le silence revient sur Itter, les survivants réalisent l’ampleur de l’étrangeté de ce qui vient de se produire. Des soldats américains et allemands ont combattu côte à côte pour défendre un château où, quelques heures plus tôt encore, était détenu le gotha des prisonniers français.

Franck Ferrand

 

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