Audit, procédures de signalement, mise à l’écart temporaire : le monde de la musique classique et du lyrique, touché par des plaintes ou mises en cause récentes pour violences sexistes ou sexuelles (VSS), s’empare progressivement d’un sujet tabou. L’Agence France-Presse revient sur ces affaires et sur la manière dont les institutions y ont réagi.
En mai 2024, des musiciennes et musiciens ont mis en cause, dans un article du Canard enchaîné, le chef d’orchestre François-Xavier Roth pour l’envoi de SMS à caractère sexuel. Celui qui était à la tête de l’Orchestre et de l’Opéra de Cologne, en Allemagne, et en résidence au Théâtre des Champs-Elysées avec sa formation Les Siècles s’est mis en retrait de ses fonctions.
Deux mois plus tard, le parquet de Nanterre annonce, après des révélations dans la presse, que Gaël Darchen, 54 ans, directeur de la Maîtrise des Hauts-de-Seine est mis en cause par cinq femmes qui dénoncent des faits de harcèlement moral et sexuel, et d’agression sexuelle. L’enquête est confiée à la Brigade de répression de la délinquance aux personnes.
Des violences sexuelles « omniprésentes »
Le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSMDP) a aussi été touché avec la mise en cause de deux anciens professeurs : le pianiste Jacques Rouvier, 77 ans, pour harcèlement moral et sexuel sur une mineure en 1999 et 2000 et le violoncelliste Jérôme Pernoo, 52 ans, condamné en 2023 pour des faits d’agression sexuelle sur un élève mineur en 2005.
Peu d’études scientifiques existent sur ces milieux artistiques. Toutefois, deux sociologues, Marie Buscatto, professeure à Paris I Panthéon-Sorbonne, et Ionela Roharik, de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), ainsi que Soline Helbert, chanteuse lyrique, ont mené une enquête en 2020 (336 répondants à un questionnaire en ligne et entretiens), publiée cette année sur le site internet The Conversation qui publie des articles de recherche.
Hypersexualisation des mises en scène
Principal enseignement: « Les violences sexuelles et sexistes y sont omniprésentes », résume Marie Buscatto. Allant de la blague déplacée à l’acte sexuel non consenti, elles sont récurrentes pour 75% des personnes interrogées et quasi permanentes pour 25%. Elles sont le fait d’hommes pour les trois-quarts.
« L’environnement professionnel de l’opéra est extrêmement propice », résume Soline Helbert, qui cite plusieurs explications: « des rôles de pouvoir tenus par des hommes », « un milieu où le metteur en scène et le chef d’orchestre sont considérés comme des demi-dieux ». Ou encore « l’hypersexualisation des répertoires et des mises en scène », ajoute la sociologue Marie Buscatto.
Un changement de mentalité
Une ancienne pianiste du Conservatoire de Paris décrit pour sa part le milieu du classique comme très « en huis clos », où musiciens et musiciennes peuvent être davantage vulnérables dans la mesure où « ils donnent toute leur vie » à leur passion.
« En quelques années, les directions se sont emparées du sujet », assure Paola Scotton, coordinatrice à la Réunion des opéras de France (ROF, qui représente 31 maisons d’opéra et 5 compagnies lyriques) : groupes de travail, mise en place de cellules de signalement, remontées et traitement des cas… « Il y a un changement de mentalité ».
Un sujet qui n’est plus tabou
La ROF, les Forces musicales (51 opéras et orchestres) et l’Association française des orchestres (44 membres) ont élaboré conjointement une charte tripartite, avec un comité de pilotage s’assurant du suivi de ces questions. « Aujourd’hui, la grande majorité des opéras et orchestres ont formé leurs équipes aux violences sexuelles », indique Claire Roserot de Melin, présidente des Forces musicales. « Le sujet n’est plus un tabou ». « Les victimes s’autorisent davantage à parler » et « les personnes qui recueillent la parole sont plus expertes ».
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Depuis 2021, le ministère de la Culture conditionne ses aides au respect d’un protocole de prévention et de signalement, tandis que l’organisme de protection sociale Audiens propose une cellule d’écoute. Dans le cas de la Maîtrise des Hauts-de-Seine, choeur d’enfants de l’Opéra national de Paris depuis 1995, l’institution parisienne a préféré suspendre son partenariat avec elle.
« Chartes, affichages dans les ascenseurs et les couloirs… sur ce plan, on sent qu’on a fait du chemin depuis 5 à 10 ans. Mais est-ce que l’omerta est en train de reculer ? Je n’en suis pas sûre », estime, prudente, la chanteuse Soline Helbert.
Philippe Gault (avec AFP)
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