LES BONS «CONTES» DE MEDTNER

Steven Osborne s'impose comme un spécialiste du répertoire pianistique russe dans ce récital consacré à Rachmaninov et au trop méconnu Medtner.

Medtner et Rachmaninov sont les deux génies complémentaires et dissemblables du grand piano russe. Le caractère introverti du premier explique qu’il n’ait jamais connu la gloire du second. La Sonata Romantica, douzième des quatorze sonates destinées à son instrument, résume l’art medtnérien à son stade le plus achevé : fantasque et tourmenté, enclin à de sombres ruminations, d’une profondeur philosophique marquée par Schopenhauer. La texture très chargée (et d’une effrayante difficulté d’exécution) montre une prodigieuse complexité rythmique et un penchant pour de savantes intrications contrapuntiques étayées d’harmonies riches et audacieuses qui élargissent l’héritage de Schumann, dont Medtner se rapproche par son côté narratif. Ses Contes musicaux (Skazki), un genre qui lui est propre, tirent leur richesse de l’imaginaire slave, comme la seconde des pièces ici enregistrées dont le tocsin obsédant semble narrer quelque épisode sanglant et tragique. Nikolaï Medtner ne livre pas aisément ses secrets, celui qui en trouve la clé est payé de retour.
Le romantisme flamboyant et les poignantes mélodies de Serge Rachmaninov, serties dans l’écrin d’une étincelante virtuosité, apportent un salutaire contraste. À l’instar d’Horowitz, Steven Osborne a construit son propre texte, puisant à la fois au texte initial échevelé de 1913 et dans la version assagie et stylisée de 1931 : il en propose une synthèse irrésistible de fougue, d’éclat et de lyrisme. Après de très beaux Tableaux d’une exposition (même éditeur), il s’impose ici comme un spécialiste incontestable du répertoire russe.
Autorité, puissance et clarté se doublent d’une large palette sonore et lui assurent dans Medtner l’avantage sur ses remarquables prédécesseurs (Hamish Milne et Geoffrey Tozer). On appréciera l’intensité de son lyrisme et la radieuse beauté de son jeu à l’aune du climax de la Sonate de Rachmaninov (plage 6 à 5′) : il s’élève ici au niveau des gravures légendaires de Weissenberg, Ashkenazy ou Guilels.