West Side Story de Bernstein : à mi-chemin entre Broadway et l’opéra

Qui n’a pas fredonné America, Maria, ou I Feel Pretty, et vibré au rythme de Mambo ? West Side Story, version moderne du mythe de Roméo et Juliette, a traversé les générations et les modes. La musique, la danse, la guerre des gangs et le destin tragique de Maria et de Tony ont séduit le public, et fait de West Side Story l’un des plus gros succès de Broadway, puis du cinéma, consacrant à jamais son compositeur Leonard Bernstein.

L’idée originale de West Side Story était un affrontement entre juifs et chrétiens

En ce début d’année 1949, le 6 janvier, Leonard Berstein, alors jeune compositeur et chef d’orchestre, note dans son carnet ces quelques phrases : “ Jerry R. m’a appelé aujourd’hui pour évoquer une idée formidable : une version moderne de Roméo et Juliette, se déroulant dans un quartier difficile pendant les fêtes de Pâques et de la Pessah. Flambée d’émotions entre juifs et chrétiens. Les premiers étant les Capulets et les seconds les Montaigus. Les batailles de rue, un double meurtre : toutes les composantes sont là. Mais tout cela est bien moins important, en somme, que la plus grande ambition de créer une œuvre musicale tragique en termes de comédie musicale, avec les seuls outils de la comédie musicale. L’entreprise peut-elle aboutir ? Personne n’y est encore arrivé dans ce pays. Le projet me passionne. S’il réussit, nous aurons là une grande première !” Jerry R. dont parle Bernstein n’est autre que le chorégraphe Jerome Robbins avec lequel il a créé cinq ans plus tôt, le 18 avril 1944, le ballet en un acte Fancy Free, suivi en décembre de la comédie musicale On the Town.

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West Side Story, qui initialement s’appelait East Side Story, est resté à l’état de projet pendant de longues années

Quelques jours plus tard, le 10 janvier, Robbins invite chez lui Bernstein pour lui présenter le dramaturge Arthur Laurents. Ce dernier vient de remporter un vif succès au théâtre avec une pièce qui dépeint une violente satire sociale, Home of the Brave. Les trois hommes sont réunis pour parler de ce Roméo et Juliette des temps modernes. L’entente est immédiate, et Bernstein note en rentrant chez lui : ” Rencontré Arthur chez Jerry ce soir. Longue conversation à propos de l’opéra opposé à ce que ce projet devrait être. Fascinant. Nous allons essayer de nous y mettre.” Après cette rencontre, Laurents commence effectivement à écrire, et en avril il envoie à Bernstein les quatre premières scènes. Mais celui-ci a alors d’autres préoccupations : ” Ce n’est pas une bonne façon de travailler. Moi, dans cette longue tournée de chef d’orchestre, Arthur entre New York et Hollywood. Peut-être ferions-nous mieux d’attendre jusqu’à ce que je trouve une période pendant laquelle je pourrai me consacrer sans interruption au projet.” écrit-il dans ses carnets. Ce n’est que six ans plus tard, le 25 août 1855, que le projet est relancé, dans un cadre idyllique : au bord de la piscine d’un hôtel de Beverly Hills, où Bernstein et Laurents se rencontrent par hasard. Berstein note alors, “Nous nous enflammons à nouveau pour l’idée d’un Roméo. Mais nous avons abandonné l’idée maîtresse de l’opposition entre juifs et catholiques, et nous sommes convenus de ce qui à mon avis va vraiment marcher : deux bandes rivales d’adolescents, l’une constituée de nouveaux arrivants portoricains, l’autre de soi-disant “Américains” de l’immigration blanche. Le tout prend soudain vie. J’entends des rythmes et des battements, et surtout, je commence à sentir la forme.”

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C’est finalement dans les quartiers ouest de Manhattan qu’est située l’action

Si depuis 1949, le projet n’a guère avancé, il vient toutefois de changer de nom, ce sera Gangway !, jugé plus grand public que East Side Story, prévu initialement. Un article à la une du Los Angeles Times, va donner le titre définitif de l’ouvrage. La une du journal est barrée en gros caractères : “Guerre entre bandes de jeunes dans le quartier mexicain de la ville.” L’article raconte la réalité des ghettos d’immigrés mexicains, qui n’est pas sans rappeler celle que vivent les Portoricains dans l’Uper West Side de New-York. Bernstein et Laurents en sont convaincus : c’est dans l’ouest de New-York que doit se dérouler l’action. Ils s’en ouvrent à Robbins qui est immédiatement séduit. Désormais ce sera West Side Story. Le travail reprend avec enthousiasme, mais Bernstein est confronté aux réticences de Laurents et Robbins : “Il y a une volonté concertée d’abandonner les aspects de la partition qui me sont les plus chers, les grands moments poétiques qu’on accuse d’être trop opératiques.” écrit-il, en reconnaissant par ailleurs qu’il lui est difficile de mener de front l’écriture des textes des chansons et celle de la musique. Laurents pense alors à un jeune musicien, Stephen Sondheim. Le futur auteur de Sweeny Todd, de A Little Night Music et de Into the Woods n’a alors que 25 ans. Il rencontre Bernstein, qui se montre enthousiaste, convaincu d’avoir face à lui le candidat idéal. Mais les ambitions de Sondheim semblent être un peu plus élevées. Il aurait également voulu composer la musique des chansons ! Du coup il demande à son agent de rejeter la proposition en utilisant un argument pour le moins alambiqué : “Il m’est impossible de faire ce spectacle, car je ne sais pas vraiment ce que cela signifie d’être réellement pauvre, et, d’ailleurs, je ne connais aucun Portoricain.” Un homme toutefois va réussir à convaincre Sondheim de ne pas laisser passer une aussi belle et unique opportunité. Il s’agit du librettiste Oscar Hammerstein, l’auteur entre autres de La Mélodie du Bonheur.

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Les producteurs contactés refusent de financer West Side Story

L’équipe est désormais complète, mais de nouvelles difficultés surgissent lorsqu’il s’agit de trouver un producteur. Les plus grands noms sont approchés : Hammerstein justement, ainsi que Roger Stevens, Leland Hayward, Richard Rodgers ou encore Georges Abbott. Mais tous vont décliner l’offre, estimant trop périlleuse l’idée d’une comédie musicale dont la fin ne soit pas un happy end, et qui plus est, dont le premier acte se termine par un double meurtre ! Une audition est organisée, à laquelle assistent de nombreux financiers susceptibles de participer au financement du projet. Mais elle ne donne rien, comme le constate Robbins : “Cette rencontre ne nous a pas apporté le moindre cent. Mais au moins le dépit a ancré à jamais notre confiance dans la partition.” Cette confiance va vite être mise à rude épreuve. Une productrice de théâtre, la fondatrice d’Actors Studio, accepte de se lancer dans l’aventure. Il s’agit de Cheryl Crawford, qui pose ses conditions : remanier totalement West Side Story. C’est à prendre ou à laisser leur dit-elle en substance, au cours d’une réunion dans son bureau.

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Un jeune homme de 29 ans accepte finalement de co-produire West Side Story

Les quatre hommes sortent dépités de cette entrevue et décident de se retrouver au bar de l’hôtel Iroquois, près de Times Square. Laurents rappelle alors Roger Stevens. Le futur fondateur du Kennedy Center of the Perfomings Arts, avait été l’un des premiers à être contacté, mais il avait décliné l’offre parce qu’il ne voulait pas se lancer seul dans l’aventure. Stevens encourage Laurents à continuer quoi qu’il en soit, et affirme qu’il trouvera une solution. Vague promesse, qui n’engage à rien. Sondheim passe alors un autre coup de fil, cette fois à un jeune homme de 29 ans : Harold Prince, qui malgré son jeune âge a déjà coproduit trois comédies musicales à Broadway et mis en scène trois pièces de théâtre. Sondheim le supplie de venir écouter la musique de Bernstein. Prince, qui est alors à Boston pour des auditions, accepte d’assister à une présentation de West Side Story, dès qu’il sera de retour à New York. Le jeune producteur tient sa promesse. Surtout il n’est pas venu seul. Il est accompagné de son mentor le producteur Robert E. Griffiths, avec lequel il s’est associé il y a peu. Les deux hommes sont conquis. En une semaine ils réunissent les 350 000 dollars nécessaires, et réservent le Winter Garden Theatre à Broadway. La date de la première est fixée au 26 septembre 1957. Nous sommes alors à la fin du mois de mai, et les répétitions peuvent enfin commencer !

 

Le cast de West Side Story a été difficile à constituer

Entre temps trois personnes, qui elles aussi vont participer à l’immense succès de West Side Story, ont rejoint le projet. Tout d’abord le scénographe Oliver Smith qui est chargé de réaliser les décors. Il va reconstituer sur scène cet univers de brique, de fer et de béton dans lequel vont s’affronter les Jets et les Sharks. La costumière Irene Sharaff, habituée des scènes de Broadway est également recrutée. Elle s’inspirera de l’habillement des jeunes sur la 100e avenue. Quant aux lumières, elles sont confiées à la pionnière de l’éclairage théâtral, Jean Rosenthal. En revanche, la question de la distribution a été plus difficile à régler, comme le racontera par la suite Bernstein dans une interview au magazine Rolling Stone : “Nous avons eu le problème vraiment difficile de la distribution, parce que les personnages devaient être en mesure non seulement de chanter mais de danser, de jouer et d’être pris pour des adolescents. En fin de compte, certains étaient des adolescents, certains avaient 21 ans, d’autres 30 mais avaient l’air d’en avoir 16. Certains étaient des chanteurs merveilleux, mais ne dansaient pas très bien, ou vice versa… et s’ils pouvaient faire les deux, ils ne savaient pas jouer.” Avant la première de Broadway le spectacle est rodé à Washington au milieu du mois d’août. L’accueil est enthousiaste et dans ses carnets Berstein se montre ravi : “La première fut telle que nous l’avions rêvée. Les va-et-vient, toutes les épreuves, les reports, toutes les réécritures, les remaniements et nouvelles rédactions, tout ce travail en valait la chandelle.” Une autre représentation a ensuite lieu à Philadelphie, avec un accueil très négatif de la part des critiques, ce qui fera dire aux concepteurs du spectacle que “ Philadelphie n’est tout bonnement pas une terre d’accueil pour le théâtre. »

« America », avec Rita Moreno dans le rôle d’Anita

 

 

La comédie musicale va rapidement voler de succès en succès

Le soir du 26 septembre 1957 arrive enfin. Le succès est au rendez-vous même si, sans surprise, les critiques se montrent divisées. Chacun reconnait toutefois que West Side Story est l’une des œuvres dramatiques les plus originales jamais vues à Broadway. De son côté la communauté portoricaine va vivement réagir. Elle n’apprécie pas les affrontements entre bandes rivales, et encore moins les paroles de la chanson phare America, jugées particulièrement défavorables. Sondheim devra se justifier avant que les esprits ne s’apaisent. West Side Story reste à l’affiche pour 734 représentations, avant de partir en tournée dans les grandes villes des Etats-Unis. La bande-originale est un triomphe également, et le disque se classe parmi les meilleures ventes. Paradoxalement ce succès populaire ne se traduira pas dans le palmarès des Tony Award 1958. Le spectacle n’obtient que deux récompenses, meilleure chorégraphie pour Robbins et meilleurs décors pour Smith. Trois des quatre principaux interprètes avaient pourtant été nommés : Carol Lawrence dans le rôle de Maria, Chita Rivera pour Anita et Larry Kert pour Tony, mais ils repartent bredouilles. Et surtout le prix du meilleur spectacle musical revient à la comédie The Music Man, jugée plus conventionnelle. En décembre 1858 West Side Story part à la conquête de Londres, avec quelques-uns des interprètes de la création, dont Chita Rivera. Le triomphe est absolu et le spectacle affiche 1039 représentations. En mai 1960 West Side Story est de retour à Broadway pour six mois. L’année suivante, sort le film réalisé par Robert Wise et Jerome Robbins avec Natalie Wood dans le rôle de Maria et Richard Beymer dans celui de Tony. Il sera couronné par dix Oscars, devenant l’un des films les plus primés de l’histoire du cinéma.

 

Jean-Michel Dhuez

 

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