maurice ravel : L’ensorcelant artisan des sons

Il est le compositeur français le plus connu. Mais tout repose sur un malentendu : on en a fait le chantre de l'élégance française alors que sa musique est violente.

On ne sait trop comment prendre et comprendre Ravel. Stravinsky le considérait comme un " horloger suisse " ; André Suarès voyait en lui " un Grec d’Espagne " ; Émile Vuillermoz, de son côté, relevait plutôt son côté basque (sa mère l’était en effet) et le qualifiait de " pelotari déraciné ". De fait, c’est bien à Ciboure, au Pays basque, qu’il vit le jour, le 7 mars 1875. Mais il passa l’essentiel de son existence à Levallois-Perret puis à Montfort-l’Amaury. Basque, Suisse, pelotari ou horloger, Ravel était en tout cas vu comme un prestidigitateur. L’extraordinaire précision de son écriture, son sens du détail, de l’objet sonore rare et précieux, ont quelque chose d’ensorcelant. Ravel était un homme de métier, un artisan de qualité supérieure qui ciselait d’étranges objets sonores avec une curieuse distance.Dans le monde artistique du début du siècle, et encore pendant l’entre-deux-guerres, la France détient une sorte de leadership artistique. Tout ce qui s’y produit est suivi avec attention. Dans ce monde-là, Ravel offre l’avantage d’être un produit d’avant-garde, suffisamment innovant et personnel mais pas trop (cette situation limite a bien été perçue par Satie lorsqu’il déclara, non sans vacherie : " Ravel refuse la Légion d’honneur, mais toute sa musique l’accepte "). Contemporain de Schoenberg, de Stravinsky, de Bartók, Ravel s’est toujours refusé à effectuer le pas fatal qui mènerait son langage à une modernité radicale. Ou plutôt sa modernité à lui est ailleurs. Dans l’ensemble, sa musique est avenante et compte même avec le Boléro " le " tube international classique du XXe siècle. Mais a-t-on bien remarqué qu’avec Ravel, pour la première fois peut-être de l’histoire, un artiste écrit une large partie de son oeuvre au second degré ? Là ou Schoenberg fonde une esthétique nouvelle en dépassant théoriquement le système tonal, Ravel le conserve en le contournant avec distanciation, comme s’il n’était plus possible en son temps de composer une musique immédiate, comme à l’époque romantique et même plus tard.
Cela ne lui est pas venu de suite. Par exemple, la Sonate pour violon et piano de 1897 est encore marquée par une certaine tension postromantique. Le Quatuor à cordes (1902) marque une évolution en ce qu’il se fonde sur des bases fauréennes mais opte résolument pour une esthétique de la ligne et de la précision.
" Chiche, je le fais ! "
Peut-être la " pitoyable aventure " du prix de Rome pesa-t-elle sur son évolution. On connaît l’histoire : compositeur reconnu, déjà recalé plusieurs fois, il est " exclu " dès les épreuves préliminaires. Le scandale était patent. La presse s’en mêla, ce qui entraîna la démission de Théodore Dubois, le directeur du Conservatoire. Or, curieusement, à partir de cette époque, le style de Ravel se modifie. Si les Miroirs (1905) pour piano restent encore dans une mouvance généralement qualifiée d’ " impressionniste ", la Sonatine pour piano (1905) fait semblant d’être une pièce d’inspiration néoclassique tout en utilisant des harmonies " impressionnistes " et une technique pianistique virtuose d’inspiration lisztienne. Un peu plus tard, les Histoires naturelles, mélodies sur des poèmes en prose de Jules Renard (1906), et surtout la " comédie musicale " L’Heure espagnole (1907) ont été ressenties comme des provocations. Ravel sacrifiait délibérément l’aspect lyrique de la musique et semblait dire à ses auditeurs : " Chiche, je le fais ! " Dans les Histoires naturelles, il traite à la manière d’une mélodie " française " des textes à l’humour pince-sans-rire. Que l’on imagine l’auditeur de musique sérieuse du temps entendant l’évocation du paon : " Il jett’ son cri diaboliqu’ : "Lééon, Lééon !" C’est ainsi qu’il appelle sa fiancée. " Dans L’Heure espagnole, les vers de Franc-Nohain sont de mirliton : " Cet homme a des biceps/ Qui dépassent tous mes concepts. "
Certes, on a déjà ri au théâtre : il y avait des opérettes pour ça. Mais là, la musique est tout à fait novatrice, une sorte de récitatif parlando sur un orchestre d’une complexité inouïe. Et tout cela pour raconter l’histoire d’une horlogère de tempérament, flanquée d’un mari et de deux amants plus ou moins impuissants, qui se donne à un muletier déménageant des horloges comme si c’étaient des oreillers. La Rapsodie espagnole est également inspirée… par l’Espagne, mais il ne s’agit en rien d’un chromo folklorisant. Comme auparavant chez Chabrier (España) et à la même époque chez Debussy (Iberia), la musique espagnole est un prétexte à une étude de rythmes bien dessinés et de sonorités tantôt recherchées, tantôt ivres de couleurs et de violence. Car Ravel est brutal à l’occasion. La " Feria " de la Rapsodie hurle, comme plus tard Daphnis et Chloé, La Valse, le Boléro, ou certaines parties du Concerto " pour la main gauche ". On a pu comparer les dernières mesures de La Valse à une catastrophe ferroviaire.
Dans le domaine pianistique, il compose successivement trois partitions fondamentales. Gaspard de la nuit (1908) s’inspire de poèmes en prose d’Aloysius Bertrand, et atteint dans son dernier mouvement, " Scarbo ", un point extrême de difficulté instrumentale mais aussi de tension harmonique, comme si Ravel voulait repousser les limites de la technicité. Les Valses nobles et sentimentales (1911) empruntent leur titre à Schubert mais, loin du charme des salons viennois, offrent une palette de sonorités sophistiquées ou cruelles. Elles deviendront, à l’Opéra, un ballet à succès, Adélaïde ou le langage des fleurs.
Ma Mère l’Oye aura le même sort. À l’origine, ce sont cinq pièces enfantines pour piano à quatre mains, qui deviendront ultérieurement (1912) un ballet dans une version augmentée et orchestrée. Ravel se plaît dans cet univers artificiel de conte de fées peuplé de créatures mécaniques. Brillants artifices encore avec son oeuvre la plus vaste, la " symphonie chorégraphique " Daphnis et Chloé (1912) qui culmine dans un finale orgiaque. La violence de cette grandiose partition n’est pas si éloignée de celle du Sacre du printemps contemporain et semble traduire comme elle les insupportables tensions précédant la guerre.
La production de Ravel se raréfie alors. Avec les Trois poèmes de Stéphane Mallarmé pour voix et petit ensemble, il semble influencé par le Pierrot lunaire de Schoenberg. Avec le Trio en la mineur, il semble revenir vers des horizons plus connus. Dès le début de la guerre, bien que son âge lui évite la conscription, il insistera pour aller au front où on l’emploiera comme conducteur de camion. La mort de sa mère, début 1917, le laissera particulièrement déprimé, et l’on imagine que les circonstances ne sont guère favorables à la création. Pourtant, de cette crise sortira son oeuvre la plus lumineuse, Le Tombeau de Couperin (1917), suite " à l’ancienne " d’une parfaite élégance de ligne, dont chaque mouvement est dédié à un ami mort au front. Son oeuvre la plus sombre aussi. La Valse (1919), " poème chorégraphique " commandé par Diaghilev, devait être un hommage à la valse viennoise. Ravel livrera plutôt une terrifiante description de l’effondrement de l’Empire austro-hongrois !
Jazz et coassements
Après la guerre, alors qu’il est reconnu comme un des plus grands compositeurs vivants, il devient un peu la tête de turc des " Nouveaux Jeunes " menés par Satie. Cela ne l’émeut guère mais le poussera à se remettre en cause. Son langage semble d’abord se contracter, se défaire de tout charme ornemental avec la Sonate pour violon et violoncelle (1922). Puis se détendre avec Tzigane (1924), étrange pièce de virtuosité violonistique où il fait de la musique " hongroise " au second degré, et bien sûr L’Enfant et les sortilèges (1925), où il intègre toutes sortes de discours musicaux, le jazz comme les comptines, le bel canto, la déclamation " à la française ", le pastiche néoclassique, les coassements de grenouilles et autres miaulements dans une éblouissante fantaisie un peu provocatrice. " J’avoue, écrivait-il à Colette, sa librettiste, que l’idée me transporte de faire chanter un ragtime par deux nègres à l’Académie nationale de musique. " On retrouvera du jazz dans le mouvement lent de la Sonate pour violon et piano (1927), mélodieuse et resserrée, et même dans le Concerto pour la main gauche. Il ne s’agit pas d’être à la mode mais de renouveler son langage en approfondissant ses propres tendances pour le rythme et les sonorités acides. On remarquera que Ravel, quoique soucieux de la forme, s’oppose le plus souvent à la tradition élégante et mondaine de la musique française. Ennemi du débraillé, toujours bien mis et un peu distant (sa vie intime a suscité toutes les interrogations), c’était pourtant un musicien fondamentalement antibourgeois qui refusa la Légion d’honneur et exprima ses convictions dans les Chansons madécasses (1926), trois textes érotiques et anticolonialistes d’un poète réunionnais du XVIIIe siècle.
Ne peut-on pas voir aussi quelque provocation dans son fameux Boléro (1928) ? Comment imaginer tenir un quart d’heure sur la répétition de deux idées mélodiques, sur une pulsation immuable, dans une seule tonalité, la première modulation n’intervenant que trente secondes avant l’effondrement final, à l’issue d’un crescendo irrésistible ?
Cette année-là, une tournée triomphale aux États-Unis marquera l’apogée de sa carrière. Après quoi, il lui restait deux chefs- d’oeuvre à créer, les deux concertos pour piano jumeaux et on ne peu plus dissemblables (1932) : le Concerto en sol, avec son écriture claire son allure parfois humoristique mais aussi son bouleversant adagio ; le Concerto " pour la main gauche ", avec ses rythmes implacables et ses éclats déchirants jusqu’à la douleur. Puis, à part les trois chansons de Don Quichotte à Dulcinée, plus rien. Les cinq dernières années de sa vie seront un épouvantable calvaire. Atteint d’une maladie neurodégénérative, il assiste en pleine conscience à l’affaissement de ses moyens intellectuels, physiques, et d’abord créatifs. Une improbable opération du cerveau n’arrange rien. Il meurt le 28 décembre 1937.