Lucas Debargue : « Gidon Kremer est une des rencontres les plus importantes de ces dernières années pour moi »

Pauls Zvirbulis/Facebook Lucas Debargue

Zal, ainsi s’intitule le nouvel album de Lucas Debargue enregistré avec Gidon Kremer et sa Kremerata Baltica tout juste publié chez Sony. Un album dédié à Milosz Magin, pianiste et compositeur polonais né en 1929 et mort en 1999, qui a vécu en France, et dont la musique a joué un rôle crucial dans la vie d’interprète et de compositeur de Lucas Debargue.

« Cette dimension spirituelle m’intéresse dans la musique : ce qui n’est pas dans la partition, ce qui n’est pas palpable »

Chacun de vos enregistrements est le fruit d’une démarche très personnelle, très originale. Celui-ci a quelque chose d’encore plus intime, puisqu’il renvoie à votre enfance et à vos débuts dans la musique.

Milosz Magin a été très important dès le début. Je l’ai découvert grâce à ma première professeure de piano à Compiègne, dont il avait été le professeur. C’est d’ailleurs comme ça que j’ai découvert Chopin, sous les doigts de Milosz Magin. Je n’avais pas idée qu’il existait des écoles d’interprétation de Chopin avec une bonne manière de faire le rubato. La lecture de Magin est très spontanée, très poétique et pleine de cœur. Ça m’a absolument fasciné. J’ai découvert avec Magin une personnalité très attachante qui m’accompagne depuis très longtemps et je trouvais injuste de ne rien faire pour lui.

Vous avez choisi ce titre de Zal, un mot intraduisible en français, qui évoque une forme de tristesse, de nostalgie. Est-ce que votre démarche est aussi de l’ordre de la nostalgie ?

La musique nous emmène dans un domaine intérieur et c’est cette dimension spirituelle qui m’intéresse dans la musique : ce qui se passe dans l’âme, ce qui est invisible, ce qui n’est pas dans la partition, ce qui n’est pas palpable. J’essaie d’entendre résonner en moi la vibration spirituelle de l’œuvre, et évidemment la dimension nostalgique est toujours là, quel que soit le style, quelle que soit l’époque à laquelle la musique a été écrite. Il y a souvent de nombreuses années 50 ans, ou 300 ans, qui séparent le compositeur de l’interprète. Je trouve qu’il y a déjà quelque chose de nostalgique là-dedans, une forme de mélancolie qui se dégage de ces rencontres qui ont lieu par la musique parce qu’elles n’ont pas pu arriver en vrai.

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Milosz Magin a enregistré son intégrale de Chopin après un grave accident de voiture

Milosz Magin exprime justement cette mélancolie, à travers notamment ces petites pièces d’une grande simplicité comme « Nostalgie du pays » qui nous rappelle que ce compositeur né en Pologne et a dû la quitter dans les années 60. Il a dû renoncer à une carrière de soliste, alors qu’il était pourtant promis à une très belle carrière internationale. Il a dû y renoncer après un grave accident de voiture.

Oui, il a quand même eu une carrière en entamant une rééducation énorme, ce qui est assez prodigieux parce que son intégrale Chopin a été enregistrée après son accident qui lui a brisé les deux poignets et tranché la gorge. Mais cet accident a eu une vertu : c’est de le tourner davantage vers la composition en conciliant une modernité que l’on perçoit dans certaines harmonies, certains rythmes, avec un vrai classicisme assumé. On n’est jamais perdu dans ses œuvres, on identifie très bien les thèmes, on sait où l’on est. Il n’y a aucune volonté d’égarer l’auditeur ou de déstructurer, de déconstruire. Je trouve ça d’autant plus remarquable qu’il a développé son style dans les années 60/70. C’est une époque où les diktats de la musique expérimentale étaient très puissants. Avec Magin, on entre dans un univers qui est affranchi de ces diktats. Certaines de ses pièces évoquent un certain minimalisme qui est devenu à la mode. Il a fait simplement ce qu’il aimait, ce qu’il a voulu et le résultat est là. Il faut simplement écrire la musique que l’on entend à l’intérieur de soi sans se fier à des esthétiques qui domineraient ou à des tendances qu’il faudrait suivre. Il faut faire confiance à son amour de la musique et le suivre.

C’est donc être sincère finalement dans sa démarche ?

Oui, et il y a une certaine confusion il me semble entre la sincérité et le mauvais goût. Souvent certains musiciens associent la sincérité à la musique de Rachmaninov ou celle de Tchaïkovski. Pour certaines personnes, ces œuvres ne sont pas au même niveau que d’autres productions parce qu’elles seraient trop sincères, dans le déballage émotionnel. Pour moi, on ne peut jamais être assez sincère. Certains le font avec une certaine pudeur, d’autres avec moins de pudeur. Finalement c’est la mission de l’interprète de restituer la part de pudeur qu’il y a dans une musique et la part de véhémence. Il y a quelque chose qui vient nous saisir, nous attraper à la gorge et est-ce que c’est vraiment pour autant du déballage ? Dans une certaine mesure ce sont des émotions musicales extrêmes, mais elles sont pour moi justifiées dans certains cas. Je ne peux pas me passer de Tchaïkovski et de Rachmaninov, je ne peux pas me passer de ce romantisme-là.

 

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A chaque fois que j’entends une symphonie de Tchaïkovski, j’ai vraiment envie de pleurer et même quand ça n’est pas très bien joué ! Je trouve la musique tellement puissante et ce qu’elle vise, elle l’atteint tellement bien que c’est ça qui compte. Dans certains cas, les émotions musicales extrêmes sont justifiées dans certains cas. La musique de Magin n’est pas réussie parce qu’elle est tonale ou parce qu’elle fait preuve de modernité. Elle est réussie parce qu’elle a trouvé ses bons moyens d’expression. Il a su faire confiance à son inspiration et ça m’apporte énormément de force dans mon propre parcours.

 

« Gidon Kremer n’est pas seulement un grand musicien mais un philosophe, un penseur, un grand artiste »

Votre album dédié à l’œuvre de Milosz Magin s’ouvre avec un ensorcelant andante avec violon et piano que vous jouez avec Gidon Kremer, qui a des résonnances d’ailleurs très debussystes et très ravéliennes en même temps. On sent l’influence de la musique française dans son langage.

Absolument, il disait lui-même qu’il aimait beaucoup la musique française surtout celles de Ravel et Debussy pour des raisons différentes. Je pense qu’il aimait chez Ravel son équilibre du grand raffinement harmonique conjugué à un classicisme de forme.

Comment décririez-vous vos liens avec Gidon Kremer, avec qui vous avez enregistré Zal ?

C’est devenu un ami, un mentor. Malgré la différence d’âge, il ne s’est jamais comporté avec moi avec une espèce d’autorité. On est très inspirés l’un par l’autre. C’est une des rencontres les plus importantes de ces dernières années pour moi, pas seulement avec un grand musicien mais avec un être humain, un philosophe, un penseur, un grand artiste. Avec Gidon on ne parle jamais de « plomberie » musicale. On ricoche toujours d’une idée à l’autre pour arriver à des considérations philosophiques sur la littérature ou sur le cinéma. C’est quelqu’un qui me fait une très grande confiance. Il a eu cette idée folle de me commander un opéra.

Vous y pensez déjà, Lucas Debargue, à cet opéra ? Il commence à germer dans votre esprit ? Avez-vous un livret ?

Ça fait déjà 3 ans. J’ai des idées thématiques que je peaufine. Il faut que l’on comprenne vite où sont les thèmes, les personnages, certains canevas harmoniques récurrents. Finalement, les opéras que je préfère ce sont les opéras les plus simples. Je ne ferai pas de l’opéra « à numéro », avec des successions d’airs mais j’aimerai plutôt tenir une tension dramatique au moyen de thèmes suffisamment puissants pour captiver.

Laure Mézan

 

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