Les Quatre Derniers Lieder de Richard Strauss

Dans le chef-d’œuvre testamentaire du compositeur, quelles versions récentes s’imposent ? Les grandes cantatrices d’aujourd’hui sont en lice… et vont nous surprendre.

Avant, tout était simple : dans les Quatre Derniers Lieder, il y avait Elisabeth Schwarzkopf… et les autres. Dès 1953, son enregistrement studio pour EMI, avec Otto Ackermann et le Philharmonia, s’impose comme une ­référence. Comme le soulignait Jean-Jacques Groleau dans notre précédente écoute publiée dans le n° 55 de Classica, la beauté de sa voix reste sidérante, capable des plus infinies modulations de couleurs et de dynamiques – et sans affectation, comme cela pourra sembler le cas dans les versions des années 1960, en ­public avec Karajan et le Philharmonique de Berlin à Salzbourg en 1964, ou en studio avec Szell en 1965 (EMI). Mais un autre miracle existe : en 1956, Schwarzkopf donnait avec Karajan (EMI, " coffret des 75 ans ") un concert en un sens plus mémorable encore que son enregistrement avec Ackermann : ­Karajan fait chanter l’orchestre comme jamais personne ne le fera plus, pas même lui… On oubliera en revanche un autre " live " avec George Szell et le Concertgebouw d’Amsterdam en 1964.

Les grandes dames

Parmi les concurrentes de Schwarzkopf, il y avait Lisa Della Casa. Sous la direction un peu raide de Karl Böhm (Decca, 1953), la soprano se montre parfaite instrumentiste mais récite un peu trop ses poésies. On lui préfère Sena Jurinac (EMI, 1951, " live " à Stockholm, de préférence à un concert plus tardif de la BBC), d’une fraîcheur, d’une luminosité, d’une fragilité simplement désarmantes. Et quelle diseuse ! Un autre document historique nous permet d’entendre (dans des conditions très médiocres) la création des Quatre Derniers Lieder par Kirsten Flagstad et Wilhelm Furtwängler le 22 mai 1950 à Londres (Testament).
Et après ? Impossible de ne pas mentionner ici Leontyne Price, capiteuse et sensible sous la baguette d’Erich Leinsdorf (RCA, 1962), et Gundula Janowitz (DG, 1973), d’une recherche inouïe, avec un Karajan tout aussi sophistiqué et aussi complaisant… Le grand chef autrichien enregistra une dernière fois les Quatre Derniers Lieder en 1985 avec sa protégée de l’époque, Anna Tomowa-Sintow : cette version testamentaire bien oubliée, mais aux évidentes qualités, passera-t-elle l’épreuve de l’écoute en aveugle ? Elle pourrait bien créer la surprise.
Qui d’autre pour notre confrontation finale ? Oublions certaines cantatrices peu à la fête ici, Montserrat Caballé (Erato), déplacée, Gwyneth Jones, enregistrée (beau­coup) trop tard (Koch), Karita Mattila, dans la fébrilité d’un " live " peu habité (DG), ou encore Jane Eaglen (Sony) et Nina Stemme (EMI)… Parmi les " gran­des " voix, celle de Cheryl Studer s’était imposée dans les années 1980. Qu’en reste-t-il en 1993 à Dresde avec Giuseppe Sinopoli ? L’écoute nous dira ce que vaut cet enregistrement DG. Autre organe straussien de toute beauté, celui de Kiri Te Kanawa. Oublions son premier essai (Sony) pour repêcher sa version Decca avec Georg Solti et Vienne (1990) : enivrant ou… énervant ? On le saura bientôt. Depuis le retrait de ces grandes dames s’est impo­sée Renée Fleming. Une première version a été gravée pour RCA en 1995. Elle est gâchée par le maniérisme outrancier de la direction de Christoph Eschenbach. Dommage. En 2008, pour Decca, l’Américaine réenregistrait les Quatre Derniers Lieder avec Christian Thielemann : c’est cette version que nous gardons pour l’écoute comparée. Plus proche encore de nous, Anja Harteros. Avec Fabio Luisi (RCA, 2007) et surtout Mariss Jansons (2009, un " live " BR Klassik), sera-t-elle à la hauteur de sa réputation ?
D’autres chanteuses peut être un peu sous-dimensionnées ne peuvent être retenues pour l’écoute, telles Lucia Popp (EMI d’abord puis Sony), Felicity Lott (Chandos, elle garde ses fans), Barbara Hendricks (pas ridicule, EMI) ou la frêle Melanie Diener (Arte Nova, dans l’intégrale Zinman). Par contre, Elisabeth Söderström saura certainement nous toucher (EMI, 1982), tout comme la très subtile Soile Isokoski (Ondine, 2002), soutenue avec beaucoup de probité par Marek Janowski. Cette version avait obtenu un " 10 de Répertoire " à sa parution.

LES HUIT VERSIONS

Malgré sa réputation de " trésor méconnu ", la version Elisabeth Söderström nous a déçus. Pour BD, le rejet est sans appel. Il trouve la direction de Richard Armstrong " molle ", la prise de son " avec le micro dans la voix " bien datée et l’ensemble " trop peu expressif ". ET est gêné par " un manque de précision général [et] l’orchestre brouillon ", même s’il apprécie une voix " à l’écoute du texte ". PV se trouve lui aussi peu en phase avec cette version " sans rayonnement ", au " climat jamais fixé ". JR, enfin, est un peu plus positif dans le I., appréciant les " couleurs féminines " et " l’aigu frémissant " de Söderström, mais il regrette lui aussi le manque de cohérence et de fini de cet enregistrement.
Cheryl Studer et Giuseppe Sinopoli nous ont également ­laissés circonspects. Le Frühling ­initial laisse paraître " un vibrato marqué [et] des aigus problématiques " (JR), une voix trop " tendue " (BD), constamment " au bord de la rupture " (PV). Ce dis­que a-t-il été enregistré trop tard ? Ou un mauvais jour ? La prise de son place en outre la cantatrice, perfectible, " trop en avant " (PV), au détriment d’un orchestre certes " très fouillé " (JR) mais qui " n’instaure aucun ­dia­logue " (BD). September séduit plus ET, qui perçoit alors " une nostalgie, un abandon automnal ", alors que PV et BD restent en dehors de cette " volonté de distanciation ". JR est toujours plus rétif à ces " mollesses " et à ces " maniérismes ". Un ratage.
Le " cas " Anja Harteros est plus complexe. La voix, au début, impressionne : elle est " somptueu­se " pour PV, " colorée, très opéra­tique " pour BD. Tous deux ap­précient en outre le climat " rêveur " du I. et l’attention constan­te du chef à sa chanteuse. " Certes, remarque JR, mais que nous disent-il ? – Pas grand-chose ", répond ET. Il trouve l’orchestre (aux cordes magnifiques) " trop langoureux " et Harteros " finalement pas très à l’aise, comme concentrée sur son souffle et son émission ". Ce manque de naturel finit par gêner tous les auditeurs dans le II., unanimement rejeté pour son " narcissisme " (JR), " l’absence de direction, de ligne, d’incarnation " (BD) et une " expression univoque " (PV). Dommage.

" Crème chantilly "

Avec la version Kiri Te Kanawa et Georg Solti, on passe dans la catégorie des réussites. La splendeur de l’Orchestre philharmonique de Vienne ne peut laisser in­différent. " C’est opulent, profond et vivace à la fois ", constate ET. Simplement " sublime " pour BD, qui entend là la plus belle ­pha­lange de la confrontation. " Quelles nuances ! Quelles articulations ! " renchérit PV… Et la voix ? La plastique est magnifique, mais là encore, qu’a-t-elle à nous dire ? " Du son, du son, du son ! " s’exclame BD, qui avoue rester in­différent. ET n’a pas non plus le grand frisson, car Te Kanawa est " trop neutre, constamment artificielle ". " Elle ne raconte rien ", poursuit PV, dont la déception s’accroît au fil de l’écoute. " L’orchestre, romantique et chantant, fait tout ", résume BD. JR est plus sévère encore : il n’aime pas ces " minauderies ", ces " nuances ­téléphonées ", ces " préciosités ". " Très fabriqué, mais si bien ­fabriqué ! " conclut ET…
Autre orchestre superlatif, autre version inaboutie : Karajan et Anna Tomowa-Sintow. PV remar­que un coté " chambriste " à part, accentué par la prise de son qui love la voix dans l’orchestre, comme dans le III., le plus réussi à son sens des quatre lieder. ET, lui aussi, ressent un " grand ­plaisir à l’écoute " : tout ici est " clair, net, en place, d’une belle plastique ", malgré une soliste qui " manque un peu de personnalité ". JR et BD apprécient également cette " vision crépusculaire ", cependant " un peu neutre ", " sans grand mystère ". Finalement, cette belle version laisse une impression ­mitigée, comme si les protagonistes étaient restés au seuil du grand voyage…
La version de Renée Fleming et Christian Thielemann nous divise fortement. ET, enthousiaste, reconnaît perdre " toute objectivité " en l’écoutant ! Pour lui, " cette voix est stupéfiante, elle peut tout faire, tout exprimer, la densité, la plénitude, l’abandon et la netteté ", tout cela en même temps et jamais deux fois pareil. Bref, " Fleming capte toute notre attention ", de la première note jus­qu’au " Tod " final, susurré et très théâtral, et pourtant bouleversant. Pour BD, " c’est la grande version de diva " où la chanteuse, impudique mais si sensible, " ose prendre la parole ". PV et JR sont plus partagés. Le I. leur semble " surjoué [car] le chant écrase le texte ", le II. " trop séducteur ". JR apprécie cependant cette " chantilly straussienne " dans le III., si " voluptueux ", et le IV., " très touchant ". L’Orchestre philharmonique de Munich, magnifique accompagnateur, reste en retrait ; il n’est malheureusement pas très bien capté. Mais tout cela, on l’aura compris, est affaire de goût. Ceux qui aiment… adoreront.

Isokoski évidente

Jessye Norman et Kurt Masur sont aussi une expérience ! La len­teur hypnotique place Im Abend­rot dans le sillage direct de Bruckner, dans une sorte de marche funèbre en apesanteur. La tension, cependant, demeure, maintenue malgré l’étirement insensé du temps. Jessye Norman y dispense peut-être la plus belle voix, intrinsèquement, de toute la discographie, la plus charnue en tout état de cause. Ses réserves de souffle, de puissance, le sentiment d’infini qui émane de son chant confèrent une atmosphère crépusculaire au ­cycle. Le texte s’efface devant la vision sonore. Est-ce " massif " (JR) ? " étouffant " (BD) ? parfois " mo­no­chrome " (ET) ? ou trop " contem­platif " (PV) ? Quoi qu’il en soit, cela reste constamment irrésistible…
Aux antipodes, la vision de la soprano finlandaise Soile Isokoski et du chef Marek Janowski s’est finalement imposée en tête de la confrontation. Aux brumes de Masur/Norman succède donc la lumière. " Ici, tout est merveilleusement intégré ", remarque d’emblée PV. " Grâce à une prise de son très équilibrée, le dialogue entre la voix et l’orchestre s’instaure avec naturel, sans esbroufe ", poursuit-il. Ce climat d’intimité séduit également BD, bouleversé par la " noblesse et la pudeur " de la vision, les " non-dits, les demi-teintes, l’expression d’une palette infinie de sentiments ", tout cela " sans pathos " et toujours " avec une grande profondeur ". ET rappelle au passage la clarté de l’émission et la qualité de prononciation de Soile Isokoski, la beauté de ses lignes vocales et la fusion totale avec un orchestre (celui de la Radio de Berlin) " racé ", " très fin ", " partenaire idéal ". JR, de son côté, souligne la ­capacité de cette version à ­caractériser chaque poème, chaque climat, avec toujours la même " aisance tranquille " et une " mélancolie diffuse ". " C’est l’évidence ", conclut simplement ET. Et c’est aussi la grande référence moderne.

LE BILAN

1. ISOKOSKI/JANOWSKI
Ondine 2002

2. NORMAN/MASUR
Philips 1982
3. FLEMING/THIELEMANN
Decca 2008
4. TOMOWA-SINTOW/KARAJAN
Deutsche Grammophon 1985
5. TE KANAWA/SOLTI
Decca 1990
6. HARTEROS/JANSONS
BR Klassik 2009

7. STUDER/SINOPOLI
Deutsche Grammophon 1993
8. SÖDERSTRÖM/ARMSTRONG
EMI Classics 1982