« Poutine serait ravi qu’un autre leader populiste, Marine Le Pen, l’emporte en France » selon Dominique Moïsi

Mikhail Klimentyev/SIPA

Dominique Moïsi, géopolitologue, conseiller spécial à l’Institut Montaigne, était l’invité de la matinale de Radio Classique. Alors que les occidentaux sont choqués par les images d’un massacre de civils dans la ville ukrainienne de Boutcha, attribué à la Russie, il livre son analyse de la situation. Pour lui « ces images poussent à un cessez-le-feu plus rapide ».

L’armée russe recrute des mercenaires syriens pour faire « le sale boulot »

Nous avons tous vu ces images de cadavres dans les rues de de Boutcha à quelques kilomètres de Kiev. Est-ce que ces crimes de guerre – expression reprise d’ailleurs par plusieurs dirigeants occidentaux – peuvent être un tournant dans ce conflit ? Quel peut être l’impact de ces massacres ?

Nous sommes tous sous le coup de l’émotion, mais il faut parler pour l’instant de présomption de crimes de guerre. Toutefois, il est clair que ce n’est pas un incident isolé. Dans le cas des massacres de Boutcha, qui suivent ceux de Kharkiv et ceux de Marioupol, il s’agit de montrer aux Ukrainiens qu’ils n’ont pas intérêt à résister car les conséquences seront terribles pour eux.

Vous pensez que le Kremlin était au courant et à la manœuvre pour faire pression et terroriser la population civile ? 

Oui, je le pense d’autant plus que le pouvoir russe est conscient peut-être des réticences de ses soldats, puisqu’il est en train de recruter des soldats syriens. On a vu ces articles dans la presse, « mercenaires syriens recherchés, bon salaire, 6 000 dollars par mois » . Il s’agit de faire un sale boulot et il est très difficile d’envisager que ce ne soit pas décidé par Moscou même.

Une enquête aura lieu sur ces potentiels crimes de guerre. Est-ce que cela va prendre des années ? 

Pas nécessairement parce que les preuves existent et elles sont facilement exploitables. On sait quand ces Ukrainiens dont les corps gisent dans les rues de Boutcha ont été tués. Est-ce qu’il y avait des soldats ukrainiens à ce moment dans la ville, où est-ce qu’il n’y avait que des soldats russes qui exprimaient leur frustration devant la résistance de l’armée ukrainienne ou leur volonté délibérée de terroriser, d’affamer des civils ?

A lire aussi

 

Dominique Moïsi : « Ceux qui ont organisé ces massacres ne sont plus des négociateurs comme les autres »

Est-ce que ces massacres peuvent avoir un impact sur le rôle de la Chine dans ce conflit ? 

La question se pose en effet : est-ce que le régime chinois dira « c’est un détail de l’histoire », ou est-ce qu’il mettra en avant l’alliance créé avec la Russie. Il est possible qu’à Pékin et à Delhi – il ne faut pas oublier les Indiens – on se dira quand même « nous ne pouvons pas allier notre sort à celui d’un criminel de guerre ».  En Occident, ces images nous ont permis d’intérioriser le prix de la liberté et de la décence. Cela vaut la peine de mettre un pull supplémentaire pour ne pas dépendre du gaz et du pétrole d’un pays qui pratique le massacre des civils.

Vous estimez que le régime de Vladimir Poutine peut tomber. Mais est-ce que ça sera dans 6 mois ou dans 10 ans ? 

Il me semble que ces images le condamnent, mais selon quel calendrier ? Elles poussent en tous cas à un cessez-le-feu plus rapide. On devrait mettre fin à cette sale guerre, mais c’est plus difficile car ceux qui ont dirigé, ordonné, organisé ces massacres, ne sont plus des négociateurs comme les autres. Ce sont des candidats virtuels à la Cour Pénale Internationale de La Haye (chargée de juger les crimes de guerre NDR).

Concernant l’élection présidentielle en France, vous parlez de carte « Marine Le Pen » dans le jeu de Poutine ?

Je pense que c’est un de ses jokers. Il a déjà gagné cette nuit avec la réélection de Viktor Orban en Hongrie. Poutine serait absolument ravi de voir un autre leader populiste, Marine Le Pen, l’emporter en France, car ce serait pour lui une sorte de contre-attaque. Il affaiblirait ainsi l’Europe et l’ensemble du monde occidental.

 

Retrouvez l’invité de la matinale