Saint Suaire de Turin : retour sur l’enquête scientifique la plus fascinante et controversée de l’histoire moderne

Alessandro Di Marco/AP/SIPA

Le 28 mai 1898, dans la cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Turin, Secondo Pia s’affaire tard dans la nuit autour d’un drap de lin jauni long de 4,42 mètres. Avocat turinois et photographe officiel de l’exposition organisée pour l’anniversaire de la cathédrale, il réalise des clichés du Saint Suaire. Ce qu’il découvre ensuite, en développant ses plaques de verre chez lui, fait basculer le linceul dans une autre dimension : celle de l’énigme publique, entre ferveur, soupçon et fascination.

 

L’exposition d’art sacré attire des milliers de pèlerins, difficiles à canaliser. Après la fermeture des portes, la chapelle Guarini se vide. Secondo Pia, chargé des clichés officiels, entre avec un matériel encombrant : lampes à incandescence, générateur portatif, plaques photographiques… A cette époque, la photographie n’a rien d’un geste instantané et les poses se comptent en minutes. Il réussit pourtant à éliminer les reflets malgré la plaque de verre protégeant le tissu.

À 23 heures, un premier cliché est pris (14 minutes de pose), puis un second (20 minutes). Le vrai basculement n’a pas lieu dans la cathédrale, mais dans l’obscurité d’une chambre noire. Sous la lumière rouge, le négatif révèle des traits inattendus : un visage tuméfié, yeux clos, barbe, cheveux mi-longs, couronne d’épines… L’image ressemble à s’y méprendre aux représentations traditionnelles du Christ. Secondo Pia en reste pétrifié.

Le lendemain, la plaque est montrée au public, éclairée par l’arrière. Stupeur : ce que l’œil distingue mal sur le tissu devient soudain lisible par la photographie. Les journaux publient les clichés, la curiosité enfle, les débats aussi. Pour certains, la découverte ressemble à une preuve. Pour d’autres, elle ne fait que renforcer l’idée d’une relique contestable. Une chose est sûre : le Saint Suaire vient d’entrer dans l’ère moderne, celle où l’image peut transformer un objet de culte en dossier brûlant.

Le Saint Suaire à l’épreuve des siècles : authentique ou coup monté ?

Après des étapes supposées à Antioche, Édesse puis Constantinople, le tissu réapparaît en France au XIVe siècle, à Lirey, près de Troyes. Il est alors associé à Geoffroi de Charny, qui organise des ostensions attirant les foules des foires de Champagne. Très vite, l’affaire tourne à la querelle : l’évêque de Troyes dénonce une imposture et réclame la confiscation.

Le suaire de Turin. Crédits : Philippe Lissac/GODONG/SIPA

En 1390, le pape Clément VII met en place un consensus : l’ostension est autorisée, mais le linge ne doit pas être présenté comme une relique certaine, seulement comme une « figure » ou une « représentation » du suaire du Christ. Le culte est permis, la certitude suspendue… une manière habile de laisser vivre la dévotion sans refermer l’énigme.

Les marques de sang sur le Saint Suaire compatibles avec un supplice

Au XXe siècle, les études se multiplient. En 1931, Giuseppe Enrie réalise de nouveaux clichés. Des analyses médico-légales, notamment celles du chirurgien Pierre Barbet, examinent les marques visibles sur le tissu (empreintes corporelles, traces de blessures, taches de sang) et les jugent compatibles avec un supplice violent. La sindonologie s’impose peu à peu comme une science et un champ d’étude dédié.

En 1978, une équipe pluridisciplinaire américaine conclut à une correspondance avec le suaire des récits évangéliques. D’autres travaux s’intéressent aux pollens : Max Frei-Sulzer, criminologue, affirme que certains renvoient à des plantes de la région de la mer Morte, du Néguev ou de Jérusalem.

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Puis vient le choc de 1988 : trois laboratoires datent l’étoffe au carbone 14 entre 1260 et 1390. Jean-Paul II parle de « provocation à l’intelligence ». Des critiques de protocole et de nouvelles datations relancent ensuite l’hypothèse d’un lin plus ancien.

Au final, le Saint Suaire reste ce que la nuit de Secondo Pia a rendu inévitable : un objet à double fond, à la fois relique, image et controverse. Un drap qui, depuis plus d’un siècle, force à regarder deux fois.

Franck Ferrand

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