Anne Goscinny : « mon père a construit une œuvre d’humour, sans doute pour cacher ses larmes »

SYSPEO/SIPA

À l’occasion de ce qui aurait dû être cette année le centenaire de René Goscinny disparu prématurément, Anne Goscinny co-signe avec Jean-Philippe Arrou-Vignod et Fursy Teyssier, Le Petit Nicolas, je reviens ! aux éditions Imav, ainsi qu’un ouvrage pensé comme un album de famille, René Goscinny dans l’intimité d’un scénariste de génie, chez Flammarion. Inspiré de l’œuvre de Goscinny et Sempé, c’est une version modernisée du Petit Nicolas que nous offre leurs auteurs. Anne Goscinny était l’invitée de la matinale de Radio Classique ce mardi pour en parler.

Anne Goscinny n’avait que 9 ans quand son père est mort. Il lui a laissé le souvenir d’un travailleur acharné qui s’enfermait à son bureau, lui consacrant peu de son temps, ce qui ne l’a pas empêché de transmettre à sa fille son sens de l’humour : « Il avait une obsession dans la vie : faire rire. J’avais souvent des otites et, pour me consoler, il s’asseyait au pied de mon lit et me racontait par exemple sa version du Petit Chaperon rouge : le méchant loup avait l’accent belge de sa belle-mère, la gentille grand-mère avait l’accent yiddish de sa propre mère. Et à la fin il y avait tout d’un coup une cour autour de mon lit, des gens qui rigolaient de la façon dont mon père racontait des histoires. » se souvient-elle.

Réinventer Le Petit Nicolas sans trahir l’héritage de Goscinny et Sempé

Elle ne s’imaginait pas, en 2026, écrire des histoires qui auraient pris place dans une école de garçons, où peineraient à s’identifier les enfants d’aujourd’hui. L’adage est bien connu, « adapter c’est trahir », cependant Anne Goscinny nuance : « il y a la trahison fertile, c’est-à-dire celle qui enrichit l’œuvre, et la trahison stérile, qui vient juste nourrir l’égo de celui qui adapte. Je me suis penchée plutôt du côté de la première ».

Elle ajoute : « celui qui est le meilleur adaptateur de l’œuvre de mon père, c’est Alain Chabat. Quand dans Mission Cléopâtre, il crée ce personnage d’Itinéris on est dans la trahison fertile ; voilà un personnage que mon père aurait pu inventer s’il avait connu l’ère des téléphones portables. » observe-t-elle.

De là à imaginer le Petit Nicolas en train de bloquer son établissement scolaire et faisant brûler des poubelles, il n’en est pas question : Anne Goscinny s’est contentée d’un bond de 10 ans suffisant à justifier quelques changements : « On est dans les années 70, l’école est mixte, la mère de Nicolas a des velléités d’indépendance pour ne plus dépendre de son mari et va donc travailler. » annonce-t-elle. A partir de quoi les cartes du foyer vont être rebattus ; Le père va devoir se mettre à faire la cuisine et la mère va se rendre compte qu’elle n’était pas indispensable. Toutes sources possibles de comédie sont explorées par les auteurs.

Si Anne Goscinny n’a pas de petits frères de chair et de sang, elle en a de papier, ce qui n’est pas bien différent à ses yeux : « Si mon père m’avait laissé des petits frères humains, j’aurais eu le devoir de les mener jusqu’à l’âge adulte. Ça n’aurait pas été un droit. Pour cette raison, je pense qu’il serait urgent de modifier le terme d’ayant-droit. Veiller sur cette œuvre est un devoir. » affirme-t-elle.

Anne Goscinny : « Lire mon père, c’est entendre sa voix »

Pour ce faire, Anne Goscinny n’a nul besoin de recourir à l’intelligence artificielle : « C’est une œuvre que je connais par cœur. J’ai l’oreille absolue de cette œuvre. Quand mon père est mort, j’ai assez vite compris que désormais, pour entendre sa voix, il faudrait que je tourne les pages d’un livre. Or, Le Petit Nicolas est le seul texte littéraire de mon père » précise-t-elle.

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Quand David Abiker interroge en quoi son œuvre demeure aussi actuelle, Anne Goscinny évoque au travers d’Astérix le concept de résistance : « On est tous résistants, à titre individuel ou collectif, c’est pour ça qu’Astérix, traduit en 120 langues et dialectes, parle à tant de gens. »

Or, la résistance caractérise, de fait, l’histoire de ce père ashkénaze dont la famille issue d’Ukraine et de Pologne a fui les pogroms pensant qu’en France, il ne pouvait rien leur arriver. « Ils ont été déportés par le premier convoi, en décembre 1941. Je pense que mon père a construit une œuvre d’humour, une œuvre qui a fait rire la planète, sans doute pour cacher ses larmes » analyse-t-elle. De l’humour juif, en somme.

Pauline Adad

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