Mal-aimé de son auteur, mais aussi de ses auditeurs les plus irréductibles, Le Livre pour quatuor fut longtemps le vilain petit canard du catalogue de Pierre Boulez. Pour cause une gestation difficile, entre remaniements successifs, rejets et abandons, qui s’échelonne entre mars 1948 le compositeur avait vingt-trois ans et 2011, soit plus soixante ans plus tard (!), date où intervient le Quatuor Diotima qui, travaillant avec le compositeur, met au propre une version définitive, d’abord jouée en public, à l’occasion des concerts ProQuartet, puis enregistrée en studio. Disons-le tout de go, c’est un choc. Cette interprétation ne ressemble en rien aux versions précédentes, et jusque-là bancales, des Quatuors Parrenin (Eraro) et Parisii (Universal), d’autant plus que le Quatuor Diotima s’appuie sur une partition totalement révisée, entre autres sur la question du tempo, comme s’en explique Franck Chevalier dans notre entretien publié dans ce même numéro (cf. pages actualités).
Réputée injouable, et nécessitant jusque-là un chef d’orchestre (en fait le premier violon devait battre la mesure, et ne plus se fier à l’oreille : paradoxe pour un quatuor à cordes !), la partition apparaît transfigurée grâce à un stupéfiant registre de nuances et d’irisation du timbre une sensation inédite qui s’apparente à l’écoute de la musique de chambre de Morton Feldman. L’auditeur s’égarait à gravir la voie escarpée de ce roc, jusqu’à dévisser et perdre l’équilibre… Grâce " aux " Diotima, des passages surgissent désormais entre les blocs, où des notes, rajoutées, sont autant de vires en suspension qui épousent le projet initial d’une forme inspirée à la fois par les demi-teintes du pointillisme de Webern, la déconstruction du récit de James Joyce et l’épure poétique de Stéphane Mallarmé trio artistique chéri par le compositeur.
" Il faut considérer le délire, et, oui, l’organiser " écrivait Pierre Boulez en 1958 ; cette formule n’a rien perdu de son actualité, tant on savoure la spontanéité de cette version si aboutie, qui bénéficie en outre d’une prise de son ad hoc, voie supplémentaire pour en apprécier encore plus la sauvage minéralité, le clair-obscur.
LE QUATUOR DIOTIMA, BONS LECTEURS
Radio Classique
« Le Livre pour quatuor » de Pierre Boulez trouve enfin, après soixante ans de gestation sa forme définitive et sa version de référence.