Après plus de 60 ans de carrière, le chef d’orchestre et chef de chœur Jordi Savall se lance un nouveau défi : le lancement d’une plateforme d’écoute entièrement dédiée au classique et au jazz. Aevum (le temps éternel en latin) devrait être lancée d’ici début 2028. Invité ce mercredi de la matinale de Radio Classique, le gambiste de formation est venu en dévoiler les enjeux.
Qu’est-ce qui vous a décidé à investir le numérique ?
JORDI SAVALL : Je suis moi-même éditeur. Je constate que depuis vingt ans, on vend moins de disques physiques, donc on gagne moins d’argent. Alors qu’on a beaucoup d’auditeurs sur les plateformes, nous sommes très mal payés.
Sur les plateformes, le temps d’écoute moyen est de deux minutes. J’ai enregistré l’Héroïque de Beethoven, qui dure environ 60 minutes ; pour ces 60 minutes, on est payé 8 minutes, car chaque mouvement, même s’il dure 30 minutes, n’est rémunéré que sur 2 minutes. C’est une escroquerie pour la musique classique : ce système est pensé pour la musique pop, construit sur des temps courts et commerciaux, et la musique classique n’y a pas sa place.
De plus, c’est un monde sans contact avec le public. Notre plateforme permettra à chaque label d’être en lien avec ses clients, de vendre des disques physiques, des abonnements, et d’acheter des disques complets avec leur livret.
Jordi Savall : « J’étais fan d’Elvis jusqu’à ce que j’écoute le Requiem de Mozart »
L’objectif est aussi d’attirer de nouveaux publics. Pensez-vous qu’on puisse passer de la pop à la musique classique ?
J.S. : Bien sûr. Jeune, j’étais fan d’Elvis Presley, jusqu’au jour où j’ai entendu une répétition du Requiem de Mozart : j’y ai trouvé quelque chose qu’Elvis Presley ne me donnait pas. Si l’on écoute une belle interprétation d’une grande œuvre, même en étant fan de Rosalía, on peut être touché et comprendre qu’on y reçoit autre chose que dans la musique pop.
C’est ce que vous diriez à un jeune qui n’écoute que des musiques actuelles ?
J.S. : Je lui dirais : c’est bien de regarder vos films et vos BD, mais allez voir un jour un bon film, prenez un bon livre entre vos mains, et vous découvrirez un plaisir encore plus grand que celui que vous connaissez.
Jordi Savall sur l’IA : « Une machine ne pourra jamais remplacer l’être humain. »
Jordi Savall, l’intelligence artificielle vous effraie-t-elle ?
J.S. : Non, je l’utilise. Elle nous sert à beaucoup de choses : je peux traduire instantanément du catalan au français ou à l’anglais, chercher des informations. Mais elle ne remplacera jamais l’homme dans les œuvres d’art, car toute œuvre musicale repose sur la qualité de l’émotion humaine. Une œuvre sans émotion humaine n’existe pas. Une machine ne pourra jamais remplacer l’être humain.
Et notamment lorsque vous jouez de la viole de gambe ?
J.S. : La musique se crée à chaque instant, chaque jour, par un interprète qui la joue. C’est sa grande force. C’est pour cela que notre plateforme s’appelle AVEUM, ce qui signifie « ce qui commence mais n’a pas de fin », comme la musique. Une œuvre qui vient d’être créée, si elle est merveilleuse, sera écoutée pendant des années et ne mourra jamais. AVEUM, c’est le temps des anges : des êtres créés dont la vie n’a pas de fin. La musique est ce qui s’en approche le plus.
Vous ne croyez donc pas un instant à la musique créée par l’intelligence artificielle ?
J.S. : Non, c’est une décoration, cela peut être amusant, mais cela ne donne aucune émotion, n’apporte rien à l’esprit. Il y a des musiques d’ambiance dans les métros, les aéroports, les restaurants, qui n’apportent rien, et il y en aura toujours. Mais la musique qui vous nourrit, qui apporte joie, tristesse, tout ce qui est essentiel à un être vivant, ne pourra jamais être remplacée par l’intelligence artificielle. Jamais.
Vous avez reçu au printemps dernier le prix Ernst von Siemens pour l’ensemble de votre œuvre. Que retenez-vous de votre parcours ?
J.S. : Ce que je retiens, et que je veux transmettre aux jeunes, c’est qu’il faut croire en l’utopie : sans elle, il n’y a pas de créativité. L’utopie, c’est chercher à mieux faire les choses, à approfondir l’histoire et l’être humain. Mon parcours, c’est avoir cherché à faire comprendre que la musique n’existe que si des êtres humains la jouent.
« Qui s’occupe des mille ans d’histoire de la musique, la chose la plus belle que l’Europe ait produite ? »
On préserve nos églises, nos monuments historiques, nos œuvres d’art dans les musées, mais pas la musique. Elle est abandonnée, car le soutien va surtout aux grands orchestres symphoniques, qui jouent partout les mêmes œuvres sur les mêmes instruments parfaits, et aux grands opéras.
Mais qui s’occupe des mille ans d’histoire de la musique, la chose la plus belle que l’Europe ait produite — depuis Josquin, Palestrina, Rameau, Mozart, Beethoven, les troubadours, les chants polyphoniques ? Tout cela repose sur des initiatives privées, sans soutien suffisant. Mille ans d’histoire musicale sont oubliés par les institutions alors qu’ils devraient être protégés.
Sur cette mémoire, y a-t-il une relève ? Rencontrez-vous de jeunes musiciens et chercheurs qui travaillent sur ce répertoire ?
J.S. : Mon orchestre compte 50 % de jeunes. Je fais chaque année de nombreuses auditions à travers l’Europe et le monde, et le niveau des jeunes qui pratiquent la musique ancienne est incroyablement élevé. La relève est assurée. Mais il faut du soutien : aucun orchestre de musique ancienne n’a un financement stable comme un orchestre symphonique.
On joue Brahms, Bruckner, Schubert avec des budgets qui représentent un centième de ceux des grands orchestres. L’an dernier, j’ai fait une tournée sur les cinq continents avec la Missa Solemnis, la Neuvième Symphonie et l’opéra Fidelio, pour le bicentenaire de la mort de Beethoven. J’ai eu un déficit de 800 000 euros, car voyages, hôtels et pensions ne sont payés par personne ; j’ai dû trouver des mécènes. Un orchestre symphonique peut se permettre cela car il dispose de ressources, pas nous.
Votre orchestre, Le Concert des Nations, se produit ce vendredi à la Philharmonie de Paris avec Un requiem allemand de Brahms — une œuvre peut-être moins évidente que Beethoven, me disiez-vous hors antenne. En quoi l’est-elle moins ?
J.S. : C’est une musique moins populaire, bien qu’elle soit le plus grand chef-d’œuvre vocal orchestral de son époque — moins populaire, par exemple, que la Neuvième de Beethoven. Mais c’est une œuvre fabuleuse, complétée par le Chant du Destin ; ce sont deux œuvres majeures, peut-être les plus extraordinaires composées au XIXe siècle.
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Nous les présentons avec les sonorités d’origine : c’est notre démarche. Nous jouons les mêmes instruments à vent qu’à l’époque, des cordes en boyau, des instruments d’époque, ce qui change complètement les articulations, les dynamiques, les phrasés. Le chœur est composé en majorité de jeunes chanteurs de 30 à 35 ans, chacun capable de chanter en soliste, pour un son plein, riche, flexible et coloré.
On parlait du public sur les plateformes de streaming. Le public des salles de concert change-t-il aussi ?
J.S. : Oui. Le public de la Philharmonie est très différent de celui des salles classiques comme la salle Gaveau. Je l’ai constaté simplement : souvent, lors d’un mouvement de symphonie très apprécié, les gens applaudissent, signe qu’ils ne sont pas tous initiés au langage de la musique classique — comme à l’époque de Beethoven, où l’on applaudissait sans problème.
On sait historiquement que lors de la création de la Septième Symphonie, le public a applaudi si fort que le deuxième mouvement a dû être rejoué. Aujourd’hui, applaudir entre les mouvements est mal vu, mais à l’époque de Beethoven ou Mozart, c’était naturel.
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