Nouveau Dictionnaire amoureux de la Palestine : entretien avec Elias Sanbar

Elias Sanbar ©Basso CANNARSA / Opale

À l’occasion de la parution simultanée des Nouveau Dictionnaire amoureux de la Palestine et Dictionnaire amoureux d’Israël, Radio Classique a réalisé un entretien avec chaque auteur. 

Elias Sanbar dessine dans son Nouveau Dictionnaire amoureux de la Palestine le portrait d’une terre farouchement plurielle. Il y dresse un pont subtil entre la grande Histoire et la lumineuse simplicité d’un peuple riche de sa culture. De la rondeur d’un dialecte d’enfance à la portée universelle des lieux saints, Elias Sanbar nous emmène au-delà du prisme géopolitique habituel pour rendre hommage à l’âme singulière de son pays, qui a su opposer à la souffrance l’élégance d’un rire empreint d’autodérision. 

Laure Dautriche s’est entretenue avec Elias Sanbar. 

Laure Dautriche : Bonjour Elias Sanbar. Vous êtes historien, traducteur, poète et vous êtes l’auteur de ce Nouveau Dictionnaire amoureux de la Palestine, « nouveau » parce que vous avez écrit il y a quinze ans un premier Dictionnaire amoureux sur le sujet. Vous avez beaucoup voyagé dans votre vie, vous avez été naturalisé français et vous êtes reparti plusieurs fois en Palestine. Vous écrivez : « Ce paysage me connaissait ». Qu’est-ce que cette terre, la Palestine, vous a appris sur ce peuple et sur vous-même ? 

Elias Sanbar : Elle m’a appris que nous étions des gens simples. Elle m’a appris à quel point cette simplicité était belle. C’est un peuple qui a une soif de connaissances extrêmement vive. C’est un peuple qui pense que l’éducation est fondamentale. C’est un peuple qui pense que son plus grand atout, c’est sa culture, et la culture qu’il peut porter aux autres. Nous sommes dans un pays du livre. Et c’est un pays sans ressources. Il n’y a pas de gisements fantastiques, il n’y a pas de mines d’or, il n’y a pas de pétrole, il n’y a pas de gaz. C’est très petit. C’est une petite démographie. Mais c’est un pays quand même unique, à cause précisément de ce caractère d’être la terre sainte des trois religions, le territoire des trois monothéismes.

L.D : Vous posez cette question dans votre Dictionnaire : Est-ce qu’il existe une culture palestinienne comme il existe une culture arabe, italienne ou française ? 

E.S : Ce n’est pas une culture palestinienne arabe, c’est une culture arabe de Palestine, tout comme les Irakiens ont une culture arabe d’Irak par exemple. Et c’est une richesse. Pendant des décennies, les gouvernements, les régimes arabes étaient paniqués par cette variété. Ils estimaient que c’était une variété qui pouvait mettre en danger l’unité nationale, la perception d’une unité identitaire. Alors que c’est une richesse. Les dialectes sont une richesse. Heureusement que les langues ont cette multiplicité de variétés et de territoires. Mais au bout du compte, c’est le même pays. Si vous voulez, c’est comme des territoires différents, mais dans un même pays. Ils parlent la même langue.

Par exemple, prenez le cas du poète palestinien le plus célèbre, le plus important, qui est Mahmoud Darwish, dont j’ai traduit les œuvres. Souvent, il est présenté comme étant un poète palestinien. Pourtant c’est un poète arabe de Palestine. Parce que sa poésie, c’est dans la langue arabe.

L.D : À la lettre « R » de votre Nouveau Dictionnaire amoureux de Palestine se trouve le mot « rire ». Le réalisateur Jean-Luc Godard, qui était un de vos amis, vous avait dit un jour à la fin des années 1960 : « Les Vietnamiens travaillent tout le temps. Les Cubains dansent tout le temps. Vous, les Palestiniens, vous riez tout le temps. » Qu’est-ce que cela veut dire ? 

E.S : Ça veut dire qu’il y a de l’euphorie. Les Palestiniens ont un rire spécifique. Il y a en Palestine, du fait de l’histoire de ce pays, du fait de sa structure de société, du fait de son identité de terre sainte très particulière, il y a une forme d’humour doux qui relève de l’autodérision. Vous êtes tout le temps vraiment à la limite entre avoir un peu les yeux qui larmoient et en même temps rire. C’est une forme vraiment de frontières des rires, de frontière des états d’âme. Elle est très forte. On la retrouve souvent chez les peuples qui la développent quand ils sont confrontés à des situations injustes. C’est-à-dire, ils sont dans la peine et en même temps, ils se rient d’eux-mêmes dans ces situations. L’humour juif fait partie de cette catégorie d’humour. C’est un humour formidable. Ce n’est pas uniquement le fait de rire de soi, mais le fait de développer une forme d’humour, je crois, la plus fine, quand vous vous moquez de vous-même et pas de votre interlocuteur. Un rire qui mêle souffrance, peine, autodérision. On a un peu les larmes aux yeux, mais on ne pleure pas vraiment. Et c’est aussi une forme de résistance à la souffrance. C’est-à-dire que, quand vous avez ce rire-là, vous tenez tête.

L.D : Vous êtes né à Haïfa, dans le nord d’Israël, vous avez grandi à Beyrouth au Liban. Vous racontez qu’enfant, vous parliez deux langues, une pour « le monde extérieur, l’autre pour le dedans », l’univers familial. Un jour, lors d’un voyage en Jordanie à 20 ans, on vous dit pour la première fois que vous avez « parlé palestinien ». Qu’est-ce que cela signifiait pour vous ? 

E.S : Parler palestinien, c’est parler arabe avec un accent particulier. C’était une langue qu’il ne fallait pas que je montre parce que quand j’étais enfant, on se moquait de moi quand j’avais cet accent là. À partir de l’âge de 3 ans, on m’a envoyé dans une école à Beyrouth mais moi je parlais avec l’accent de la maison. Les enfants se sont mis à se moquer de moi  parce que c’était un accent différent, donc forcément ridicule.

Je me suis retrouvé quand même avec cette aptitude fantastique : parler libanais à l’école et parler palestinien à la maison. Et puis, à l’âge de 20 ans, au moment où j’avais décidé d’entrer un peu en politique et j’étais allé à Amman en Jordanie pour nouer des contacts avec des organisations palestiniennes, j’ai eu la preuve que l’accent maternel, l’accent de l’enfance est une espèce de mot de passe assez extraordinaire. On m’a fait remarquer que je parlais avec l’accent palestinien. La langue maternelle est finalement la seule langue que vous n’apprenez pas. Le palestinien, c’est une forme de dialecte. Les manières de parler l’arabe en Afrique du Nord donnent une place dominante aux consonnes. Nous sommes, nous, dans les langages où les voyelles sont extrêmement arrondies. Si vous entendez le parler de Beyrouth, c’est encore autre chose. Si vous entendez l’accent palestinien, c’est un accent très rond, très doux et qui ne heurte pas. Je dis souvent que c’est presque à l’image du paysage. Il n’y a pas de grandes montagnes en Palestine. Il n’y a pas de reliefs très accidentés. Tout est en rondeur et la langue est en rondeur. Cela dit, dans toutes ses formes, vous parlez arabe.

L.D : Vous avez été ambassadeur de la Palestine auprès de l’UNESCO pendant une quinzaine d’années. La Basilique de la Nativité à Bethléem, bâtie sur le lieu présumé de la naissance de Jésus-Christ, a été le premier site proposé par la Palestine pour être classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Le site a été classé en 2012. C’est un lieu fondateur du christianisme inscrit par la Palestine dont le peuple est à 90% musulmans. En quoi était ce une étape essentielle pour vous ? 

E.S : Quand nous avons dit que le premier site que nous inscrirons sera celui-là, nous avions clairement conscience, non seulement de l’importance du site, – c’est quand même le lieu fondateur du christianisme, qui concerne donc des milliards de personnes sur la Terre. Mais au-delà, il y avait une portée symbolique qui était très importante pour nous, qui était de dire que la Palestine, quelle que soit sa démographie, 90% de musulmans et 10% de chrétiens, est une terre plurielle.

De ce fait, elle décide de façon symbolique et solennelle que le premier site qui sera inscrit au nom de la Palestine sera le site de la nativité du Christ. C’était pour dire quelle est notre identité profonde. Je l’ai fait de façon extrêmement consciente. Et ce que je veux souligner, c’est qu’au niveau des responsables palestiniens, quand j’ai dit voilà, voilà le premier site pour lequel nous allons mener bataille, parce que cela a été une bataille, tout le monde m’a applaudi. Je n’ai pas eu une voix qui m’a dit quand même, n’oublie pas, qu’il y a l’esplanade des mosquées, qu’il y a le dôme du rocher à Jérusalem ou d’autres sites importants pour l’islam. Cela a été un geste conscient d’affirmation d’une identité profonde pour dire que la Palestine est un pays de pluralité. C’est un héritage inouï d’une très petite terre, si on veut parler en termes de kilomètres carrés et de surface, mais qui est unique sur la planète. Il n’y en a pas deux comme elle, qui soit une terre de sacralité pour les trois religions réunies. Il était très important de souligner cela quand nous avons mené bataille pour l’inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO.

L.D : Merci Elias Sanbar. Votre Nouveau Dictionnaire amoureux de la Palestine est publié aux éditions Plon, ainsi que le Dictionnaire amoureux d’Israël signé Elie Barnavi que nous avons reçu la semaine dernière. 

 

Découvrez l’entretien de Laure Dautriche avec Elie Barnavi, auteur du Dictionnaire amoureux d’Israël  ICI

 


 

Le Nouveau Dictionnaire amoureux de la Palestine par Elias Sanbar | Editions PLON

Le Dictionnaire amoureux d’Israël par Elie Barnavi | Editions PLON