Venise : LA MUSIQUE EST REVENUE

VENISE EST EN TRAIN DE VIVRE UNE PETITE RÉVOLUTION. FINI LE REGRET DE L'ÉPOQUE OÙ LES GABRIELI, CAVALLI, MONTEVERDI, VIVALDI ET TANT D'AUTRES EN FAISAIENT UN DES CENTRES DU MONDE MUSICAL. L'OPÉRA DE LA VILLE, LA FENICE, BOUSCULE LA TRADITION AVEC UNE PROGRAMMATION AUDACIEUSE. ET DEUX INSTITUTIONS TOUTES NEUVES, LE CENTRE DE MUSIQUE BAROQUE DE VENISE ET LE PALAZZETTO BRU ZANE, ONT GAGNÉ UNE RÉPUTATION INTERNATIONALE. VENISE, LA BELLE ENDORMIE, SE RÉVEILLE ET EST BIEN DÉCIDÉE À LE FAIRE ENTENDRE !

Soit que vous alliez à San Vidal pour admirer les peintures de Piazzetta et de Giulia Lama, que vous franchissiez le pont voisin pour visiter le musée de l’Accademia ou quittiez l’église San Salvador, proche du pont du Rialto, après avoir été abasourdi par la tonitruante Annonciation du Titien, vous ne pourrez pas y échapper : des prospectus, des affiches, des disques vous promettent d’écouter la Venise de Vivaldi. Les Virtuosi di Venezia se produisent à l’Ateneo di San Basso, une église baroque transformée en salle de concert à deux pas de la Piazzetta de’Leoni, place Saint-Marc. Les Interpreti Veneziani investissent l’église San Vidal, sur le campo Santo Stefano. I Musici Veneziani, installés dans la Scuola Grande di San Teodoro, garantissent le dépaysement en endossant des costumes du XVIIIe siècle (mais les violons ont des mentonnières et les violoncelles des piques, et les flûtes sont en métal). Tous moulinent à tour d’archets Les Quatre Saisons de Vivaldi. Les plus hardis s’aventurent dans des extraits d’opéras de Vivaldi, Verdi et Puccini. Il en faut bien sûr un peu plus pour s’imaginer dans les tableaux de Canaletto, Tiepolo, Longhi et Bella, les pièces de Goldoni et Gozzi, les Mémoires de Casanova.
Et que penser des gondoliers qui, " un klaxon portable dans la gorge " comme l’écrit Tiziano Scarpa (Venise est un poisson), hurlent aujourd’hui O sole mio, chanson napolitaine, pour des groupes de touristes, quand, hier, à en croire Rousseau et Goethe, ils chantaient La Jérusalem délivrée du Tasse ? Nous sommes bien loin des barcarolles de Chopin, Mendelssohn, Spontini, Offenbach. Et de Wagner qui, arrivé en la Sérénissime en septembre 1858 pour poursuivre la composition de Tristan et Isolde, comprit " toute la poésie de ce chant populaire " dont les sensations ont " peut-être suggéré les sons plaintifs et traînants du chalumeau, au commencement du troisième acte ". De quoi donner raison au philosophe Régis Debray et à son pamphlet Contre Venise.
25 millions de visiteurs par an
La vie musicale s’enfoncerait-elle irrémédiablement comme les palais ? La ville où s’illustrèrent le génie des Gabrieli, Monteverdi, Cavalli, Vivaldi, Rossini, Verdi, Stravinsky, Nono, Sinopoli et tant d’autres serait-elle devenue un parc d’attractions livré au tourisme de masse (25 millions de visiteurs par an, soit près de 70 000 personnes par jour, pour une ville d’un peu plus de 55 000 habitants) ? Heureusement non, et cela sans Mose, ce colossal système de vannes mobiles qui doit préserver la cité lagunaire des marées hautes, prévu pour 2017.
La musique à Venise, c’est d’abord La Fenice, son opéra le plus célèbre mais pas le plus ancien. Inauguré en mai 1792 avec Les Jeux d’Agrigente de Giovanni Paisiello, il couronne une série de théâtres lyriques inaugurée en 1637 par le San Cassiano, premier opéra ouvert à un public qui paie sa place et non plus réservé à un cénacle aristocratique. Surintendant de La Fenice depuis 2010, Cristiano Chiarot nourrit de sérieuses ambitions pour son théâtre qui se montre un des plus actifs d’Italie et ne se contente pas de resservir chaque saison les mêmes productions. Il est vrai que la ville n’a pas historiquement de tradition symphonique, mais le chef principal de l’orchestre, le jeune Vénézuélien Diego Matheuz, et le surintendant comptent bien faire évoluer les choses. Le Théâtre Malibran va ainsi être modifié.
Palazzetto et Venetian Centre
Deux initiatives, privées et françaises, ont contribué à nettement diversifier et améliorer la vie musicale vénitienne. Voici un peu plus de cinq ans que s’est ouvert, dans le Palazzetto Bru Zane, le Centre de musique romantique française qui s’attache à faire redécouvrir compositeurs et oeuvres oubliés des années 1780-1920. Sa directrice générale, Florence Alibert, apprécie la vie à Venise où " le temps a une autre dimension [et] le travail une efficacité incontestable ". Alexandre Dratwicki, musicologue et directeur scientifique, a dû apprendre l’italien pour s’intégrer et n’a pas le temps de se lasser des beautés de la ville, son emploi du temps étant partagé avec Paris et de nombreux déplacements pour mener à bien les projets.
Mais qui arpente les calli et campi et s’étourdit des architectures de Codussi, Sansovino, Longhena, des toiles des Titien, Tintoret et Véronèse veut sans doute se plonger aussi dans la musique du passé tout en évitant l’écueil des Quatre Saisons. Fondé en 2011 à l’initiative d’Olivier Lexa, le Venetian Centre for baroque music (http:// www.vcbm.it/) permet enfin d’écouter le répertoire baroque vénitien défendu par des artistes de renommée internationale. Jordi Savall, William Christie, Fabio Biondi, Vincent Dumestre ont ainsi participé au festival Monteverdi-Vivaldi qui se tient chaque été de juin à septembre. " Depuis nos débuts, l’activité a doublé et nous proposons désormais deux séries qui permettent de couvrir presque toute l’année ", explique Olivier Lexa. Au festival s’ajoute en effet une série de concerts confiée à l’excellent ensemble Il Pomo d’Oro et à son chef et violoniste Riccardo Minasi. Du Teatrino du palais Grassi au Théâtre Goldoni en passant par la merveilleuse salle Apollinee de La Fenice, le centre fait résonner les musiques de Ciconia, Vivaldi, Legrenzi ou encore Brescianello.
Actif par la seule volonté et la générosité de son président Gilles Etrillard, président de la Foncière LFPI, cet organisme désormais irremplaçable déploie également son influence sur le disque et pro met plusieurs parutions originales comme cette anthologie d’opéras de Cavalli, compositeur dont Olivier Lexa a récemment écrit la première biographie (Actes Sud), suivie d’autres projets tout aussi utiles. Le Venetian Centre for baroque music réalise également un travail scientifique, comme cette journée de colloque le 27 mars prochain au Centre culturel italien à Paris, qui fera suite à un concert donné la veille par l’ensemble Aedes en l’église Sainte-Croix-des-Arméniens.
La musique n’est donc pas près de jouer La Mort à Venise