Maria João Pires « Rester vraie : l’essentiel est là »

Elle est rare sur scène. Rencontre avec une artiste attachante et libre, profondément humaniste.

Sept avril 2009, Lisbonne. Maria João Pires nous accueille avec chaleur dans son appartement situé dans un quartier typique de Lisbonne, qui monte vers le jardin botanique. Il fait beau, mais elle s’inquiète de savoir si l’on n’a pas trop froid. L’intérieur est simple et coquet. Au mur, un très joli tableau réalisé par l’une de ses quatre filles. La pianiste portugaise s’exprime dans un français parfait, avec modestie et douceur. Le rire inonde parfois son visage aigu et dans ses yeux brûle une intensité peu commune. Elle est là en transit, pour donner un récital, car elle s’est installée récemment au Brésil, dans un petit village au bord de la mer, près de Salvador de Bahia. Elle nourrit de nouveaux rêves de projets éducatifs là-bas. Ce qui lui permettrait de réduire encore la liste de ses cinquante concerts par an. Elle est là, entière, disponible, bien qu’elle prétende ne pas savoir parler de musique.
Cela fait des années que vous déclarez vouloir arrêter de donner des concerts. Heureusement, vous n’en avez rien fait.
Je n’ai jamais réussi. C’est le destin et il faut l’accepter. J’adore jouer du piano, faire de la musique, mais voyager est très fatigant et donner des concerts, très stressant. Cela fait soixante ans que je joue en public et je dis parfois à mes enfants que j’ai mérité d’être à la retraite. Ce désir que j’ai eu toute ma vie d’arrêter mon métier vient probablement du fait que je ne l’ai jamais choisi. Moi, je voulais faire médecine, je m’intéresse à l’éducation, à l’art, j’aime le travail en équipe. En fait, j’aurais adoré vivre la musique en amateur.
Qu’est-ce qui vous pousse à continuer ?
Je continue pour ceux qui dépendent de moi, mes enfants, les familles que j’aide, les projets sociaux que je soutiens… Ça me fait plaisir de me sentir utile et de savoir que l’argent que je gagne avec les concerts sert à d’autres. Mais si demain personne n’a besoin de moi sur le plan financier, c’est sûr que je m’arrête, parce que moi je n’ai besoin de rien, je peux vivre n’importe où et je ne dépense rien. J’aime travailler, mais je n’ai aucun désir matériel.
Vous arrivez à trouver du temps pour vous ?
Non. Chaque musicien rêve d’avoir du temps à soi. Cela fait vingt ans que j’ai envie de travailler certaines œuvres comme l’Opus 111 de Beethoven sans oser l’aborder. Et puis j’ai décidé de le jouer quand même, pour moi, dans un premier temps. J’ai commencé cette année et je n’ai trouvé que trois jours de libres. Trois jours de bonheur, mais déjà oubliés parce que tout m’est tombé dessus après et je n’ai plus retrouvé ce temps à moi.
Ce sont vos parents qui vous ont poussée à devenir pianiste professionnelle ?
Pas du tout, c’est la vie ! Mon père est mort deux semaines avant ma naissance. On habitait avec ma mère, mon grand-père et mes trois frères et sœurs. C’était une famille qui n’avait aucune ambition de ce côté-là et ma mère m’a toujours protégée pour ne pas que je donne des concerts trop tôt. Quand j’ai eu mon bac et mon prix au conservatoire, des amis m’ont poussée à continuer la musique. J’ai donc demandé une bourse pour aller étudier en Allemagne, mais au temps de la dictature [de Salazar – Ndlr], c’était très difficile d’obtenir un passeport. Je me suis dit : le destin va décider. J’ai eu la bourse et le passeport. Alors je suis partie cinq ans en Allemagne. Puis j’ai arrêté le piano un an, je me suis mariée, j’ai eu des enfants et les concerts ont commencé tout de suite. J’ai toujours eu des obligations familiales. Même si j’étais la plus jeune, je me suis toujours sentie le père de ma famille. Ma mère m’avait assigné ce rôle et j’ai continué à le tenir pendant beaucoup d’années. Je me suis habituée à nourrir beaucoup de personnes comme si c’était tout à fait normal. La vie décide parfois pour nous et l’accepter est la meilleure solution.
Quel était votre rapport au piano lorsque vous étiez enfant ? Naturel ou contraint ?
Le piano était un jouet pour moi. Nous avions un piano droit à la maison et ma sœur jouait un peu. Comme je me sentais isolée dans cette famille qui portait le deuil de mon père, tout mon imaginaire s’est développé à travers la recherche du son. A trois ans, je passais des heures à jouer une note de mille manières. C’est cela qui me passionnait vraiment. En fait, toute ma technique pianistique, je l’ai construite à cet âge en apprenant toute seule à utiliser le corps pour produire des sons différents. Les enfants peuvent aller très loin à travers l’imaginaire, quand ils ne sont pas cassés par l’école qui leur dit : " Ne fais pas ça ! " Toutes les idées sur l’éducation que j’ai développées plus tard sont nées de cette époque.
Le Centre Belgais pour l’étude des arts que vous avez ouvert à Castelo Branco, dans l’est du Portugal, il y a dix ans, a-t-il été un succès ou un échec ?
Un succès sur le plan artistique, pour les familles, l’équipe, mais un échec total sur le plan administratif. Le Portugal est un pays peuplé de gens extraordinaires, gentils, mais qui n’est pas tourné vers l’expérimentation. Dès le début, je me suis heurtée à un mur. C’était un projet à visée nationale, qui avait l’espoir d’aider les gens les plus défavorisés à travers l’éducation artistique. Or je n’ai jamais pu obtenir un seul dialogue avec le gouvernement, qui m’a accusée publiquement d’être une diva et de chercher à obtenir des privilèges. Je voulais simplement mettre mon expérience au service de la communauté. Sans me décourager, j’ai vendu ma maison pour construire le centre et j’ai fait confiance à des gens qui étaient apparemment de bonne volonté mais qui ont profité de la situation. Voilà, j’ai payé et je continue de payer. Cela m’a rendue malade et j’ai même subi une opération du cœur. J’ai fait la bêtise de vouloir me battre jusqu’au bout.
On observe une crise de la musique classique, liée à la crise économique, alors que les salles de concert sont pleines. Qu’en pensez-vous ?
La crise que nous vivons est une crise humaine avant d’être une crise économique. L’être humain est allé trop loin du côté de la technologie et il a complètement oublié l’essentiel. Ce qui est essentiel est devenu extravagant. C’est cela la crise humaine. Les spécialistes de l’environnement se demandent : " Quelle planète va-t-on laisser à nos enfants ? " Moi, je me demande plutôt : " Quels enfants va-t-on laisser à cette planète ? " C’est tout aussi important. La crise de la musique classique vient de cela parce qu’elle est tombée dans cette logique. L’essentiel n’est plus si important et n’est plus enseigné comme une valeur à chérir. À l’école, les enfants entendent parler de carrière, de pouvoir, d’argent, de télévision, de journalistes, de succès, de compétition, de concours ! Ce n’est pas de leur faute. Ainsi, lorsqu’un jeune pianiste de vingt ans monte sur scène, on se dit : il est prétentieux ou ceci ou cela. Non, il est simplement victime des concours, des professeurs, de la machine. Les salles se remplissent parce que les gens ont besoin de trouver l’essentiel de l’homme quelque part, de trouver une vérité.
Que faites-vous pour garder votre authenticité en dépit du système ?
J’essaie de rester vraie, de ne pas être en dehors de moi-même. Au piano, il faut d’abord aider l’élève à être dans son corps, sans prétention d’aucune sorte, simplement être. Lui faire sentir qu’il est une personne entière, mais qu’il appartient à un tout et que les autres sont la même chose que lui. Le côté égotiste qu’on met dans la musique est dangereux. C’est pourquoi on voit tant de jeunes pianistes qui ne savent pas respirer.
Quand vous étiez jeune, vous ne pensiez jamais à la carrière, au succès ?
Jamais ! C’est criminel de mettre cela dans la tête des jeunes. Si un enfant a envie de jouer d’un instrument ou de dessiner, c’est qu’il a envie de s’exprimer. Au lieu de cela, on lui fait passer des concours, qui sont le contraire de l’art. L’art, c’est la générosité. Être un artiste, c’est aimer donner et recevoir : la base de l’échange humain. Or la personne qui passe un concours va désirer sa victoire, donc la défaite des autres. Si je gagne et que tu perds, je ne peux pas être un artiste parce que l’artiste veut que nous communiquions. L’autre n’est pas un concurrent, c’est un ami. Pour moi, tous les pianistes du monde sont des amis. Nous sommes égaux et différents, nous pratiquons le même art et chacun a sa place. Nos différences sont aussi belles que ce que nous avons en commun. Moi, je suis en admiration devant des interprètes qui sont à l’opposé de moi.
Qui, par exemple ?
Par exemple Maurizio Pollini, Martha Argerich ou Daniel Barenboim. Ils font des choses que je ne serai jamais capable de faire. Ça ne me retire rien de les admirer. Pour valoriser quelqu’un, il ne faut pas chercher à dévaloriser quelqu’un d’autre. Ceux qu’on trouve " moins bien ", c’est qu’ils n’ont pas eu l’occasion d’apprendre à s’exprimer.
Les pianistes français qui ont étudié avec vous à Cadenabbia (Italie) gardent de vous un très bon souvenir.
J’aime beaucoup enseigner. Je dis cela parce que je ne connais pas d’autre mot, mais je ne crois pas que " j’enseigne ". J’ai l’impression qu’il ne faut presque rien faire avec un élève. Le remettre sur les rails, c’est tout. Parfois le train est lourd et il faut du temps. Mais il ne faut pas toucher à l’essentiel, à l’âme de l’artiste, il faut l’aider à se chercher. Je ne dis pas " trouver ", parce qu’on ne se trouve jamais réellement, mais être sur le chemin. Pour un artiste, l’important n’est pas le but, c’est le chemin.
L’interprète aussi doit placer l’œuvre sur le chemin, sans se mettre trop en avant, dans la bonne perspective pour le public, n’est-ce-pas ?
Vous avez totalement raison. L’interprète ne doit pas penser à mettre sa personnalité dans l’œuvre. De toute façon, il la mettra. Quand je joue une sonate de Beethoven, je n’ai pas comme but d’en donner ma vision. C’est tout simplement une rencontre. Je m’adapte à l’œuvre et elle s’adapte à moi. On se respecte. Ce qui gâche tout, c’est quand on cherche de nouvelles manières d’interpréter et qu’on se croit exceptionnel. Si on est simplement ce qu’on est sans vouloir rien prouver, c’est mieux.
Vous êtes toujours restée proche de Mozart. Il ne vous a jamais abandonnée et vous ne l’avez jamais trahi. Non ?
J’ai compris récemment qu’il avait toujours été à mes côtés. Cela a commencé pour des raisons matérielles : avec mes petites mains, je peux jouer presque toute sa musique. Beethoven aussi. Après, ça diminue. [Rires.] Mozart est dans l’impermanence, on sent qu’il ne s’attache à rien, et c’est cela, au fond, son génie. Tout peut arriver et tout peut changer à chaque seconde. Rien ne reste, rien n’est fixe. Pour moi, c’est une grande sagesse humaine. Or dans la vie, nous cherchons la sécurité, nous voulons posséder, laisser une trace. Pourtant, être lié à l’essentiel passe par l’acceptation de l’impermanence. Le comprendre, c’est avoir accès à la musique beaucoup plus facilement. Mozart est un grand exemple de ce détachement total. Je ressens les choses ainsi, ne le prenez pas comme une vérité. Par la suite, à leur manière, Beethoven et Schubert ont été aussi deux représentants extraordinaires de cette quête spirituelle.
Sentez-vous un fil secret qui relie Mozart à Chopin ?
Je n’entends pas la même voix chez les deux. Le fait que Chopin adorait Mozart ne veut rien dire. Chopin a mis beaucoup plus de lui-même dans son œuvre. L’époque romantique a permis cela. Chopin est davantage dans son univers clos, même si les choses changent un peu à la fin. Tous les grands compositeurs, à la fin de leur vie, accèdent à un certain détachement. C’est humain. Moi aussi, je me détache. Je n’ai plus besoin de dix robes, mais d’une seule. Dans mon cas, ça n’apporte rien à l’humanité. [Rires.] Comme ces grands génies sont hautement développés spirituellement, ils le font de manière sublime et en apportant quelque chose de nouveau. Ils se projettent dans le futur et le prochain prendra le relais. C’est pour cela qu’il ne faut pas être prétentieux parce qu’au bout, on passe toujours la balle. [Rires.] Ce qui est extraordinaire chez Chopin, c’est son esprit critique. On ne trouve pas de déchet dans son œuvre.
C’est incroyable, cela, en effet. Mais je ne pense pas qu’il faille analyser pourquoi Mozart a pu écrire des choses parfois peu intéressantes et pas Chopin. Cela vient du caractère de Chopin, qui était tout entier à ce qu’il faisait, sans autre distraction. Je vous donne un exemple ridicule. Moi, je fais la cuisine tous les jours et j’en ai marre. Je fais n’importe quoi et c’est toujours à peu près bon, mais pas très bon… De temps en temps, c’est réussi. Alors que certaines personnes se concentrent vraiment sur ce qu’elles font et c’est toujours parfait. [Rires.]
Stephen Kovacevich dit que Chopin est le dernier compositeur devant lequel il aurait voulu jouer ses œuvres.
Il aurait peur ? Pourtant il joue très bien. Tout interprète serait mort de peur de jouer pour le compositeur… En même temps, ce serait une tentation énorme de pouvoir apprendre avec eux. Chopin était très rigoureux et il aurait peut-être détesté notre façon de jouer. J’y pense souvent… D’un autre côté, je pense que ce n’est pas tellement important, qu’il aime ou qu’il n’aime pas. Si l’on est vrai, si l’on ne pense pas à séduire le public ou le critique, l’essentiel est là. Il n’y a pas de vérité en interprétation. Par exemple, nous parlons ensemble depuis une heure. Comment vais-je vous décrire après ? L’important, c’est que j’aie pu ressentir l’essence de votre personne. Si je me trompe dans la couleur de votre veste, ce n’est pas grave.
Si Chopin a accepté la manière dont Liszt jouait ses Études, c’est qu’il était plus ouvert qu’on ne le pense.
Liszt a inventé un truc épouvantable, qui est le récital pour piano. Je lui en veux pour le reste de ma vie. [Rires.] Il avait un grand ego, mais pas dans sa musique car c’était un compositeur merveilleux.
Comment entrez-vous dans une œuvre nouvelle ?
J’essaie d’utiliser le moins possible l’intellect. Quand tous les moteurs sont arrêtés, le silence se fait et l’on peut écouter. J’essaie toujours d’avoir à l’esprit l’essence de l’œuvre, qui n’est pas intellectuelle, qui est indicible, impalpable. Ce qui n’empêche pas, à d’autres moments, de lire ce qu’ont écrit les musicologues pour tenter d’être un peu moins idiot. L’œuvre a un côté mystérieux, qui est de l’ordre de l’inconnu et qui est son âme. Il faut l’écouter et il y a mille façons de le faire.
– A la fin de l’entretien, il est temps d’aller déjeuner avant de rentrer à Paris. Où trouver un bon petit restaurant avec de la morue ? " Je peux descendre aller en acheter et vous la préparer ", propose-t-elle avec une émouvante spontanéité. Sans nous laisser le temps de répondre, elle prend son cabas et descend l’escalier. Une heure plus tard, la morue rôtie au four sous un filet d’huile d’olive fume sur la table avec des pommes de terre à l’eau, une poignée de coriandre haché, une salade verte et un robuste vin de pays. Inoubliables agapes dans la petite cuisine avec ses deux jeunes enfants brésiliens, son assistante (française) et la pianiste, qui s’excuse parce qu’au restaurant " ç’aurait été meilleur ". Non, jamais au monde, comme à cet instant, on n’a dégusté bacalhau plus délicieuse.