L’éblouissement méditerranéen

Après Chopin, Karol Szymanowski est le second musicien national polonais. Marquée par Mahler et Richard Strauss, imprégnée des rythmes populaires de son pays, fascinée par la sensualité de l'Orient, son œuvre, une des grandes du XXe siècle, est à découvrir.

A Zakopane, station de sports d’hiver à une centaine de kilomètres de Cracovie et cernée par les monts Tatras, le chalet de Karol Szymanowski est toujours là, intact. On croirait l’entendre au piano, parmi ses objets familiers, son bureau, le lit de repos, la bibliothèque. Les nombreuses photos témoignent d’une vie bien remplie. La maison est aujourd’hui un musée visité pieusement telle la demeure de Ravel à Montfort-l’Amaury, attirant des pèlerins venus parfois du bout du monde.
C’est l’un des grands compositeurs du XXe siècle, même s’il ne jouit pas encore de la renommée de ses contemporains comme Bartók, Stravinsky, Prokofiev ou Ravel, qui vécurent eux aussi dans la tourmente d’une Europe meurtrie par les guerres. Est-ce en raison de sa "polonité" ? Il naît le 6 octobre 1882 à Tymoszowka (alors en Russie, aujourd’hui en Ukraine) dans une famille de hobereaux cultivés où l’on parle couramment le russe, l’ukrainien, le français et l’allemand. Le père, bon pianiste amateur, est le premier maître de l’enfant, qui suivra ensuite l’enseignement de Gustav Neuhaus. À treize ans, une exécution du Lohengrin de Wagner décide de sa "vie future". Musicien précoce, il se jette "provisoirement sur le piano", conscient de n’avoir pas encore les capacités d’écrire des opéras. En 1900, c’est l’année du baccalauréat (il découvre Schumann, Bach, Beethoven, Chopin et Grieg) et celle d’une première publication : Neuf Préludes pour piano… dans l’ombre de Chopin. Une manière de faire renaître le piano en Pologne, tombé en désuétude depuis la vogue des ouvrages vocaux de Stanislaw Moniuszko (1819-1872) comme Halka, Le Manoir hanté.
"Bourbier putride"
Il se perfectionne à Varsovie, et à la fin de ses études est déjà l’auteur d’une dizaine de partitions, dont la Sonate en do mineur, une 1re Sonate pour violon et piano et une Ouverture de concert pour orchestre marquées par des tournures lancinantes et répétées, une mélancolie crépusculaire. À l’issue de ses années d’apprentissage, il se lie d’amitié avec le violoniste Pawel Kochanski, le jeune pianiste Arthur Rubinstein et surtout le chef d’orchestre Grzegorz Fitelberg, qui devient rapidement l’un des ambassadeurs de sa musique.
C’est l’époque de la Jeune Pologne, dont le premier concert officiel se déroule à la Philharmonie de Varsovie en février 1906, avec enfin la création de l’Ouverture de concert où se mêlent les influences de Richard Strauss et de Scriabine. Ce vaste mouvement Art nouveau, néo-romantique et décadent, actif aussi bien en musique qu’en littérature et en peinture, fait que l’on parle de nouveau de la Pologne au-delà de ses frontières. Mais la critique nationale, rétrograde, conspue ces jeunes musiciens vus comme des épigones de Wagner et Strauss ! Szymanowski comprend qu’il n’a rien à attendre du milieu musical varsovien, que le compositeur et ami Mieczyslaw Karlowicz (1876-1909) qualifie de "bourbier putride". Aussi, à la belle saison, Kochanski, Fitelberg et Rubinstein se réfugient-ils dans la maison familiale de Tymoszowka pour jouer au tennis, se baigner dans les étangs et, le soir venu, faire de la musique, rejoints par le poète et écrivain Jaroslaw Iwaszkiewicz, cousin de Szymanowski.
Le décès de son père, les événements en Russie, les violences perpétrées par les Ukrainiens sur les propriétaires terriens et les juifs en Pologne le plongent dans la dépression. Son écriture s’en ressent, à l’image de cette Symphonie n° 1, délaissée en 1907. Idem pour le Trio pour piano, violon et violoncelle op. 16, dont il détruit le manuscrit…
Nostalgie et désir
Szymanowski s’étiole et prend conscience, à l’instar de ses illustres prédécesseurs que furent Berlioz, Stendhal et Nietzsche (dont il est un fervent lecteur), que les voyages, en particulier vers la Méditerranée, seraient une excellente manière d’élargir l’horizon. "Ma vie est à la croisée de deux chemins, écrit-il à une amie, en 1908. (…) Il m’est pénible de m’arracher à mes visions, à mes délires et à mes rêves d’éternelle beauté : c’est si difficile de les quitter pour devenir de nouveau un comédien ordinaire et un magicien combinant des gammes de douze tons dans de beaux dessins kaléidoscopiques, pour amuser la galerie." Le paysage italien comble ce vide par la lumière ; c’est "un objet de nostalgie et de désir". De ses voyages naissent Penthésilée, lied pour soprano et orchestre, Six mélodies sur des textes de Tadeusz Micinski, où affleurent déjà un panthéisme et un érotisme préfigurant la 3e Symphonie, et surtout une 2e Symphonie, créée par l’ami Fitelberg à Varsovie en 1911 – encore d’inspiration straussienne, mais dont le chromatisme exacerbé apporte une qualité expressive marquée. Une évolution qui se concrétise par Les Chants d’amour de Hafiz op. 24 – suivi d’un second cycle op. 26 -, deux des plus beaux cycles vocaux de toute de son œuvre, d’après un "merveilleux poète persan" découvert à la Bibliothèque impériale de Vienne dans une traduction de Hans Bethge (traducteur également de La Flûte chinoise reprise par Mahler pour son Chant de la terre). Dans cette œuvre à la croisée des chemins pointe une forme d’impressionnisme et de raffinement typiquement mahlériens. C’est d’ailleurs la figure de Mahler, et non plus celle de Strauss, qui lui permet de passer à une seconde période créatrice à partir de 1915. Son intérêt pour l’Orient, mais aussi ses voyages en Italie, en Afrique du Nord, ou encore en Russie, à Londres et Paris, ainsi que l’intégration de l’impressionnisme français de Debussy, enrichissent sa palette sonore.
La signature de cette esthétique nouvelle apparaît avec Mythes pour violon et piano (1915). Décrivant le "programme" à un violoniste américain, Szymanowski parle de tonalité "d’eau coulante" pour "La Fontaine d’Aréthuse" – ce premier mouvement qui fascina Ravel ! – et "d’eau stagnante" pour le second, "Narcisse", et suggère, pour le troisième, "Dryades et Pan", "mille voix mystérieuses qui s’entrecroisent dans les ténèbres d’une chaude nuit d’été". Cette partition fera vite le tour du monde et s’inscrira dans l’histoire. Suit un autre triptyque, Métopes (1915), d’égale importance, et suggéré par l’Antiquité grecque (L’Odyssée), cette fois pour piano seul, paré d’un même lyrisme et d’une même sensualité de timbres. Abandon des formes traditionnelles, liberté de ton : tout concourt, avec les Masques, également pour piano, à un style profondément original qui va bien au-delà des musiciens admirés – Strauss, Mahler, Scriabine et Debussy.
Durant la Grande Guerre, privé de voyages à l’Ouest, Szymanowski conserve une activité musicale intense en Russie, où il se produit au piano. Ces transhumances ne nuisent en rien au voyage intérieur de la musique. Sinon, comment expliquer qu’au cours de l’année 1916 il termine sa 3e Symphonie "Chant de la nuit" et son 1er Concerto pour violon ? Deux chefs-d’œuvre absolus qui reflètent à nouveau l’éblouissement méditerranéen. D’un côté la mystique soufie chantée par le ténor solo et le chœur dans la 3e Symphonie, de l’autre le poème La Nuit de mai de Tadeusz Micinski, programme panthéiste secret en filigrane du Concerto n° 1. Une concentration inouïe resserre ces deux partitions en une vingtaine de minutes, au point d’exploser en un narcotique d’une sensualité extraordinaire. Le rythme sauvage démultiplié du chœur qui enflamme la symphonie repousse les limites du Prométhée de Scriabine et de Daphnis de Ravel, autant que la luxuriance de timbres des deux partitions va au-delà des Gurrelieder de Schönberg et des ouvrages lyriques de Franz Schreker. Le bruissement d’oiseaux (Messiaen !) sur lequel s’ouvre le Concerto n° 1 relève de la pure magie sonore, tandis que les arabesques orientales du violon solo dessinées dans un ciel étoilé suggèrent l’ivresse des sens.
Mais il faut redescendre sur terre… La famille étant expropriée de son domaine par la Révolution russe, c’en est fini d’une certaine aisance. Désormais, le compositeur s’enfonce dans un exil intérieur dont ni les tournées lointaines – aux États-Unis en 1920 et 1922 – ni ses succès en France, où tout le monde le célèbre, ne pourront le tirer. Mais la veine créatrice ne s’épuise aucunement, jusqu’à l’écriture du roman Ephebos (tenu secret jusqu’à sa mort) lié à sa rencontre avec le chanteur et comédien Witold Conti ainsi qu’avec Boris Kochno, qui deviendra à Paris le secrétaire de Diaghilev. La thématique homosexuelle du livre va nourrir l’écriture de l’opéra Le Roi Roger, de 1918 à 1924. Ce "double oratorio, mi-byzantin, mi-païen", comme le caractérise le librettiste Iwaszkiewicz, dont l’action se situe en Sicile au XIIe siècle, est un nouveau chef-d’œuvre qui connaît aujourd’hui une renaissance bien méritée. Il faut absolument écouter le choc des vingt minutes de l’acte I – la somptueuse montée chromatique du chœur et la saturation de l’espace sonore, galvanisé par la densité des voix solistes et un orchestre jubilatoire.
Testament musical
Malgré une tuberculose diagnostiquée à la fin des années 1920, il trouve la force et les moyens de louer la villa Atma ("un splendide isolement") à Zakopane, dans les monts Tatras au sud de la Pologne, à partir de 1930. Stimulé par la communauté d’artistes qui y réside, comme le peintre Witkiewicz, il se rapproche de la musique traditionnelle des montagnards au point d’aborder une troisième phase créatrice. Sa musique opère une synthèse surprenante entre la sensualité de son impressionnisme et la veine mélodique et rythmique du folklore, à l’image d’Harnasie ("Les Brigands"), un rituel imaginaire comparable à celui de Noces et de Petrouchka de Stravinsky, créé dans son intégralité en 1935 à Prague et repris trois ans plus tard à l’Opéra de à Paris grâce au danseur et chorégraphe Serge Lifar.
Sa situation financière s’aggravant, il écrit une 4e Symphonie concertante avec laquelle il imagine se renflouer puisqu’il en est le soliste. Certes, la Concertante obtient un beau succès à partir de 1932, en Pologne comme à l’étranger, mais ce sera aussi son ange de la mort, l’entraînant dans des tournées éreintantes et épuisant ses forces créatrices. Il termine cependant son testament musical, les deux Litanies à la Vierge Marie, une musique de l’au-delà, stylisée jusqu’à l’épure. Huit minutes seulement, mais sous le signe de l’infini, pour un homme qui, malgré des séjours répétés dans des sanatoriums, meurt à Lausanne le 29 mars 1937, à cinquante-cinq ans.