LE REQUIEM-TESTAMENT SPIRITUEL DE MAAZEL

Cinq mois avant de mourir, en février 2014, le grand chef d'orchestre Lorin Maazel enregistre avec une ferveur peu commune le « Requiem » de Verdi.

Il est des Requiem de Verdi hiératiques (Karajan), symphoniques (Solti), séraphiques (Giulini), lyriques (Pappano) : celui de Lorin Maazel est pneumatique. Solistes, choeur et orchestre sont soumis au régime du changement permanent : aucune dynamique, aucun niveau d’intensité ne durent très longtemps. Tout est plastique, mouvant, élastique. Instable ? Non, vivant. Maazel atteste qu’il connaît de l’oeuvre les moindres linéaments, qu’il sait comment le sang et l’air y circulent. On est saisi par des amuïssements contrôlés au millimètre (l’Agnus Dei), par une manière tendre et attentive de travailler la ligne (Sanctus).Le choeur est extraordinairement attentif à la moindre inflexion voulue par Lorin Maazel, comme si tant de discipline était la condition même de la grâce. De fait, il rayonne comme jamais, fondu dans un tissu orchestral qui vaudrait à soi seul le détour. Les solistes, pris dans cette immense respiration, oublient soudain les vanités vocales et s’abandonnent au flux vital de l’oeuvre. Dès lors, les plus beaux moments ne sont pas les solos, mais les duos ou quatuors, où rarement on aura à ce point entendu les voix dialoguer, s’étager, se répondre, en de vivants tableaux. À cet égard, on remarque les phrasés et les extases du ténor Wookyung Kim, tout de pudeur et de frémissement. Anja Harteros offre un Libera Me tout d’humilité. Elle paraît tournée non vers le public mais vers le choeur ­ peuple de ses semblables ­ et vers le Ciel. C’est d’une évidence et d’une beauté subjugantes.
Lorin Maazel devait nous quitter cinq mois après ces concerts miraculeux. Ceux qui attendaient un testament en seront pour leurs frais : le pressentiment de la mort ici se manifeste par une célébration de la vie.