Le Quintette avec clarinette de Mozart

Pour ce délicat chef-d’œuvre, l’ancien ne fait pas autorité mais le meilleur reste à venir.

Le Quintette avec clarinette K. 581, en la majeur, est un de ces chefs-d’œuvre mozartiens dont l’interprétation est particulièrement délicate. Partout il y est question d’équilibre et, pour commencer, d’équilibre entre la clarinette et le quatuor à cordes. De ce fait, parmi la grosse cinquantaine de versions que nous avons pu écouter, les enregistrements les plus anciens ont souvent été fort décevants. Ainsi, le Quatuor de Budapest, que ce soit avec Benny Goodman (Naxos, 1938), avec ­Gustav Langenus (Bridge, 1940), en concert à la Library of Congress, ou en studio avec David Oppenheim (Sony, 1959) paraît terriblement prudent et peu cohérent. Autre enregistrement américain, celui de Reginald Kell et du Quatuor Fine Arts (DG, 1951) est certes mieux réalisé, mais trop centré sur le clarinettiste et manquant de ­dynamiques.
Tous ces enregistrements sont caractérisés par des tempos plutôt allants. Pourtant, à Vienne, dans ces mêmes années, le Quatuor du Konzerthaus ose des tempos franchement lents. On savourera le Larghetto, avec une clarinette (Leopold Wlach) intense (MCA, 1951). À l’inverse, et toujours à Vienne, le Wiener Oktett et Alfred Boskovsky (Testament, 1954) jouent la carte de la joie simple, presque improvisée.On retrouve évidemment l’esprit des premiers enregistrements américains dans celui, réputé, du " Marlboro Ensemble ", avec Harold Wright à la clarinette (Sony, 1968) : mais on retrouve aussi le manque de cohérence… Bien des années plus tard, pour son tout dernier enregistrement, Harold Wright retrouvera ses amis du Boston Symphony Chamber Players (Philips, 1993) : l’écoute entre les musiciens, la sérénité de Wright sont à des ­années-lumière de l’improvisation qui caractérise toutes ces versions plus ou moins " historiques ".

Rencontres

Nous gardons donc le témoignage de Wright 1993 pour notre audition en aveugle, mais la seule version qui, de fait, réunit les qualités des formations citées ci-dessus – un mélange de tension et d’improvisation artisanale – est celle, souvent citée en " référence " de Bohuslav Zahradnik et du Quatuor Talich (Calliope, 1980). Pour ces raisons, elle figurera elle aussi dans notre audition en aveugle, ce qui ne sera pas le cas du remake des Talich avec Philippe Cuper (Calliope, 1996), un live où le quatuor court derrière la clarinette.
À l’instar des Talich, bien des quatuors célèbres ont enregistré notre Quintette en compagnie d’un clarinettiste lui aussi souvent célèbre. Le couple peut-être le plus connu, celui formé par Gervase de Peyer et le Quatuor Amadeus nous a laissé deux témoignages, l’un en studio (DG, 1975), l’autre en concert (BBC, 1966), où cette rencontre entre fortes personnalités n’est guère satisfaisante. De Peyer, avec le Melos Ensemble de Londres (EMI, 1964), était encore moins bien intégré à l’ensemble.
Dans ce type de rencontres, le quatuor se contente trop souvent d’accompagner un clarinettiste se prenant plus pour un soliste que pour un chambriste. C’est le cas de Jack Brymer avec les Allegri (Philips, 1969), de Thea King et des Aeolian (Saga, P 1993) et de David Shifrin avec le Quatuor Emerson (DG, 1997) – c’était pire encore lorsque Shifrin paradait devant le Chamber Music Northwest (Delos, P 1985). Pour l’enregistrement de Janet Hilton et du Quatuor Lindsay (ASV 1998), la situation est inversée : la clarinette n’a aucune présence. On doit une des rares réussites du genre à Richard Stoltzman et au Quatuor de Tokyo (RCA, 1990), qui savent déployer un véritable faste instrumental tout en restant très cohérents : nous les gardons pour la finale en aveugle.

Ensembles ?

Les ensembles constitués pour l’occasion font-ils mieux ? La réponse est tout simplement non, à l’écoute d’Emma Johnson et d’un quatuor mené par Gabor Takács-Nagy (ASV, 1999), trop timides, de George Pieterson et du Quatuor Grumiaux (Pentatone, 1974), en déchiffreurs de luxe, ou de Michel Portal avec Les Musiciens de Régis Pasquier (Harmonia Mundi, P 1984), dotés d’une belle ambiance, mais instrumentalement fragiles. Portal reviendra au Quintette K. 581 avec le Quatuor Ysaÿe (Æon, 2004), pour de très beaux moments, gâchés par des passages bâclés. Nous regrettons fortement de n’avoir pas réussi à écouter un troisième enregistrement de Portal, avec le Quatuor Cherubini (EMI).
Les vrais ensembles ne seront pas plus convaincants : celui de Walter Boeykens (Harmonia Mun­di, 1991), les Nash (CRD, 1986) ou le Consortium Classicum de Dieter Klöcker (CPO, 1974) savent dialoguer et jouent la carte du naturel, mais on est souvent plus proche du divertissement que de la profondeur de cette musique.
La version figurant dans l’intégrale Mozart de Philips est à ranger dans la même catégorie. Andrew Marriner et quatre cordes de l’Academy of St. Martin in the Fields (Philips, date non précisée) délivrent une émotion un peu factice. Une autre version de Marriner junior, assez routinière, cette fois avec le Quatuor Chilingirian, figure dans le coffret Mozart de 50 CD publié par EMI (1984). On notera enfin que les solistes de l’ASMF ont aussi donné notre Quintette avec Antony Pay (Philips, 1979), lui conférant une vraie lecture d’ensemble, mais gâchée par la prise de son, et que la très fameuse intégrale Mozart de Brilliant reprenait la version de Karl Leister et du Quatuor Brandis (Brilliant, 1995) : leur interprétation laisse un curieux sentiment de sérieux dont ne se dégage aucune méta­physique.

Touche baroque

Les versions employant des instruments " d’époque " sont-elles parvenues à obtenir le difficile équilibre requis par le Quintette K. 581 ? Jean-Claude Veilhan et le Quatuor Stadler (K617, 1989) sont beaucoup trop prudents. Ni Lorenzo Coppola et le Quatuor Kuijken (Challenge, 2003), ni Eric Hoeprich, que ce soit avec des solistes de l’Orchestre du xviiie siècle (Philips, 1987) ou avec ceux de Music from Aston Magna (Harmonia Mundi, 1991) ne sont parvenus à se dégager d’une certaine sophistication du phrasé trop caricaturalement " baroqueuse ". Mieux réalisé, le Quintette d’Antony Pay et de membres de l’Academy of Ancient Music (L’Oiseau-lyre, 1988) est nettement plus serein, mais la souplesse de Charles Neidich et de L’Archibudelli (Sony, 1993) ou de Wolfgang Meyer et du Quatuor Mosaïques (Naïve, 1992) font oublier ces versions pionnières. Meyer et les Mosaïques, plus charnus et plus inventifs, représenteront donc les " baroqueux " pour notre audition en aveugle.
Même si elles ne sont pas jouées sur instruments " d’époque ", deux autres versions manifestement nourries par leurs pratiques ont toutes les qualités pour participer à notre finale en aveugle. On retrouve en effet Erich Höbarth, premier violon des Mosaïques, dans un disque où les membres du Wiener Streichsextett jouent le Quintette en compagnie de Sabine Meyer (EMI, 1988) avec une résonance et des respirations typiques. Nous aurions pu retenir aussi l’autre enregistrement de Sabine Meyer, où elle participait à l’une des toutes premières captations du Quatuor Hagen, dans la série consacrée au festival de Lockenhaus par Philips. Mais l’esprit du festival autrichien sera transcendé dans l’enregistrement que les Hagen effectuèrent peu après avec Eduard Brunner (DG 419 600-2, 1987), tant l’intelligence chambriste se double ici d’une sensualité envoûtante.

Aujourd’hui

Nous avons dénombré sept enregistrements effectués dans les années 2000, dont le disque Coppola/Kuijken mentionné ci-dessus. Pour les ensembles constitués, nous retenons les Villa Musica et leur clarinettiste Ulf Rodenhäuser (MDG, 2003) : si ce dernier ne possède pas une formidable présence, on bénéficie enfin des avantages d’un véritable ensemble, où chacun passe avec aisance la parole aux autres. Ce n’est pas le cas avec le Scharoun Ensemble Berlin (Karl-Heinz Steffens à la clarinette, Tudor 7137, P 2007), pas très cohérent, ni de l’ensemble Oxalys, avec Nathalie Lefèvre (Fuga libera FUG506, 2004), qui semble jouer une succession de fragments, certes parfois réussis.Du côté des quatuors, deux déceptions : le Quatuor Manfred et Florent Héau (Zig Zag ZZT 080503, 2007) restent en surface, tandis que le mariage entre les Prazák et Pascal Moraguès (Praga PRD/DSD 250 200, 2002), guère aidé par une prise de son hétérogène, ne semble pas avoir réussi. Trop souvent, le quatuor donne le sentiment de simplement accompagner. Rien à voir avec l’inventivité et le jeu de questions et réponses que proposent Martin Fröst et le Quatuor Vertavo (Bis SACD 1263, 2002) : le clarinettiste vainqueur de notre " Écoute comparée " du Concer­to pour clarinette de Mozart figurera donc dans l’audition en aveugle de son Quintette.

Audition en aveugle

Lors de cette audition en aveugle, les participants souligneront à plusieurs reprises l’excellent niveau de la confronta­tion et une réelle difficulté à départager les compétiteurs. Seuls deux enregistrements retenus vont assez rapidement décevoir – mais cette déception doit être relativisée par la qualité des autres versions. À l’écou­te de Wolfgang Meyer et des Mosaïques, une expression revient très vite : " Trop sophistiqué " (BD et ET). Le " climat apaisé " (PD) est appréciable, surtout dans le mouvement lent, mais " cette douceur confine à l’évanescence " (BD). Le seul représentant des baroqueux va ainsi curieusement côtoyer en fin de classement l’enregistrement le plus traditionnel de notre sélection, celui des Talich et de Zahradnik. ET en souligne immédiatement " l’instabilité du tempo et de la justesse ", mais aussi " une qualité d’émotion de type essentiellement lyrique, qui n’est plus la nôtre dans Mozart ". Pour BD, cette univocité " ramène tout sur le même plan, dans la même dynamique ", ce que PD traduit également par un " tristounet ".
Sabine Meyer et le Wiener Streichsextett, même s’ils n’ont jamais paru s’imposer en tête de notre sélection, possèdent bien d’autres atouts. BD classe très vite cette version, comme de la " porcelaine, qui fait songer aux conversations ­intimes de Così fan tutte ". Si le premier mouvement séduit PD par son " naturel " et ET par son " classi­cisme ", le Larghetto soulève moins d’enthousiasme. Cette " pastorale sereine " (BD) et " décontractée " (PD) frise le " statisme " (ET). Dans le Menuet et le Finale, ET souligne que " cette aération générale permet à la clarinette de déployer tout son charme ", mais PD et BD y entendent surtout une caricature de musique du xviiie siècle " en perruque poudrée ", jouée " dans l’antichambre ".

Le peloton de tête

Quatre autres enregistrements ont à l’inverse fortement séduit les participants. Martin Fröst, ici avec les Norvégiennes du Quatuor Vertavo, ne réitère pas l’exploit de son Concerto pour clarinette de Mozart, qui avait mis tout le monde d’accord lors d’une " Écoute comparée " précédente (cf. Classica-Répertoire n° 70). Son premier mouvement, en effet, étonne. Si ET y voit " du mystère, grâce à une belle gestion des silences ", BD perçoit plutôt " une nostalgie bucolique ". La clarinette est " moins immédiatement séduisante qu’ailleurs " (ET). PD est franchement réfractaire : pour lui, " tout est trop calculé, cérébral ". Il ne changera pas vraiment d’avis lors du Larghetto, même s’il reconnaît à ce moment le caractère particulier d’une " version d’ombres ". BD et ET sont d’accord pour reconnaître que Fröst donne à ce mouvement lent un caractère convenant mieux au Concerto pour clarinette : " lent et extatique " pour ET, " romantique dans son a priori de tristesse " pour BD. Les deux derniers mouvements, plus appréciés que les précédents, sont d’un tout autre caractère. ET entend un Menuet " symphonique " et BD le qualifie de " voluptueux ". Comme le dit PD, " on est passé de la réflexion à l’action ". Le cheminement des quatre mouvements du Quintette apparaîtra clairement lors d’un Finale donné " comme une sérénade " (ET), voire comme un final d’opéra (BD). PD, réconcilié avec cette version, salue " une conclusion en fanfare "
.Autant Fröst et les Vertavo ont pu déconcerter puis séduire par leur originalité de conception, autant la version Stoltzman/Quatuor de Tokyo s’impose comme la version " impeccable mais un peu sage " (ET). BD fond dès les premières mesures : " On est sur du velours. Mais ce n’est pas seulement beau, il s’exprime ici une idée de l’amour. " PD relève surtout " l’élégance de la conversation : chacun se présente ". Le mouvement lent fera irrésistiblement penser à un air d’opéra. Pour ET, la clarinette " joue le rôle d’une soprano lyrique et plastique ", mais BD relève que " le caractère chambriste est préservé, avec un peu trop de professionnalisme ", ou de " classicisme " pour PD. Manifestement à cours de mots, les auditeurs se contentent d’un " Que c’est beau ! " pour décrire le Menuet, et saluent " l’équilibre " (PD et BD) du Finale. Une " version de grand luxe ", comme résume ET.

Un superbe podium

La très touchante version de ­Harold Wright, ultime témoignage de celui qui fut " le " clarinettiste du Symphonique de Boston, jouant ici avec ses amis du Boston Symphony Chamber Players, a souvent, lors de cette audition, été comparée à la précédente, en premier lieu pour la " sonorité de miel " (BD) du clarinettiste, et surtout " sa capacité à venir se glisser à l’intérieur du quatuor " (ET). Mais cette interprétation bien oubliée possède aussi " une hauteur de vue " (PD) que n’avaient pas Stoltzman et les Tokyo. Si l’on retrouve dans le Larghetto l’aspect opératique de ces derniers, avec " des cordes qui portent le soliste " (BD), la clarinette est ici " plus relevée " (BD), c’est " un ténor amoureux plus qu’un soprano lyrique " (ET). La " perfection " (PD) du Menuet et du Finale n’empêche pas " la malice " (ET), qui alterne " le poivré et le ludique " (BD). Comme le souligne PD, nous ne sommes finalement pas très loin de l’esthétique des Hagen et de Brunner, mais il y a ici peut-être " un peu moins de charme ".
C’est pourtant une version au caractère bien différent qui va se hisser à la deuxième place de notre audition en aveugle, celle de l’Ensemble Villa Musica, une formation ad hoc réunie par le label MDG, sans stars mais comptant quelques grands professionnels comme le clarinettiste Ulf ­Rodenhäuser ou le violoniste ­Rainer Kussmaul. S’il a enregistré pour MDG de nombreux Mozart, Schubert ou Weber, ­Rodenhäuser est peut-être plus connu comme interprète de Martinu, Hindemith ou Busoni. Et cela s’entend dans cette ­version que PD qualifie immédiatement de " moderne, par sa façon de créer et de gérer l’énergie ". ET reconnaît que ces musiciens " se jettent sur la musique avec plus d’appétit que d’autres ", tandis que BD insiste sur " leur capacité à créer une véritable narration ". Dans le Larghetto, la " franchise d’émission du ­clarinettiste, simple et efficace " (ET), " l’humilité et la simplicité " (BD) sont plaisants à ­entendre après les raffinements de Stoltzman/Tokyo ou Wright/Boston. On imagine que les Villa Musica seront parfaitement à leur aise dans les deux derniers mouvements, salués comme " une bouffée d’oxygène " par PD. De fait, ils charment par " leur plaisir de jouer " (BD), leur côté " naturel et sans souci " (ET), et renvoient une image du XVIIIe siècle débarrassée de tout assombrissement romantique.
Comme souvent lors de nos auditions en aveugle, une version va vite faire l’unanimité et se détacher nettement des autres. Si Eduard Brunner et le Quatuor Hagen assument à l’évidence, comme Stoltzman/Tokyo et Wright/Boston, " une rondeur parfaite du son " (ET) et " un fondu exceptionnel des sonorités " (BD), ils parviennent en même temps à " creuser les contours, avec une nervosité de bon aloi " (PD), et à " déployer de grands écarts dynamiques " (ET). Un joli miracle, donc, qui concilie " aspect concertant et musique de chambre, climat et narration, douceur et éloquence " (BD). Leur secret ? Une " mise en place parfaite et une pulsation jamais abandonnée " (ET) qui font du mouvement lent " comme un enlacement amoureux " osera PD, et où se mêlent, selon ET, " une clarinette moelleuse et des cordes frémissantes comme pour Schubert ". " Prise de son exceptionnelle " (PD) aidant, le Menuet recueille tous les suffrages : ET fond pour son " doux balancement " et BD pour ses " méandres mélodiques ". Et le Finale ne dément pas l’immense réussite de ces musiciens en état de grâce. BD y va de son ­" Génial ! " et PD, pourtant républicain assumé, d’un " Royal ! "

LE BILAN

Prioritaire

1. Eduard BrunnerQuatuor HagenDG 419 600-2

Passionnants

2. Ulf Rodenhäuser
Ensemble Villa Musica
MDG 304 1184-2
3. Harold Wright
Boston Symphony Chamber Players
Philips 442 149-2
1993
4. Richard Stoltzman
Quatuor de Tokyo
RCA RD60723
5. Martin Fröst
Quatuor Vertavo
Bis SACD 1263

Excellent

6. Sabine Meyer
Wiener Streichsextett
EMI CDC 7493982

A connaître

7. Bohuslav Zahradnik
Quatuor Talich
Calliope CAL 9628
8. Wolfgang Meyer
Quatuor Mosaïques
Astrée E 8736