Le Magnificat de Johann Sebastian Bach

Difficile de trouver le juste ton pour ce chant d’après l’Annonciation. Au final, beaucoup d’appelés, peu d’élus !

Enregistré pour la première fois en 1946, et comptant depuis une bonne soi­xantaine de versions, le Magnificat s’avère incontestablement être l’une des œuvres sacrées de Bach les plus régulièrement gravées, et ce dès l’époque du 78 tours… On trouvera ici de grands noms de la direction, la plupart des chefs du mouvement " baroque " ainsi que des chœurs plus ou moins célèbres. Comme pour tous les " tubes " du répertoire, l’interprétation du Magnificat a subi différentes modes et connu de nombreux avatars, plus ou moins réussis : pour y voir plus clair, un tour d’horizon discographique s’imposait.
Nous ne mentionnerons ici que les versions publiées en CD. Par ailleurs, nous avons choisi de retenir pour cette confrontation les enregistrements de la seconde mouture du Magnificat – BVW 233 en ré majeur – qui s’est imposée au disque comme au concert (voir l’encadré ci-contre).

Pionniers

Deux disques nous ramènent aux années 1940. Robert Shaw dirigeait une première version amé­ricaine du Magnificat pour RCA (rééditée par Pearl), tandis qu’en Allemagne Ferdinand Leitner le gravait pour Deutsche Grammophon. Logiquement, cet enregistrement s’est, un temps, imposé comme référence. Il a depuis été régulièrement réédité en CD, mais il n’aurait pas été illégitime de l’oublier, à l’instar de celui de Geraint Jones pour EMI : ce sont deux témoignages d’une époque bien lointaine, où l’on dirigeait Bach comme Elgar ou Bruckner. Plus intéressant, le disque viennois de Felix Prohaska (Vanguard, " The Bach Guild ", 1957) fait entendre de grandes voix, comme Hilde Rössel-Majdan et Anton Dermota dans l’" Et misericordia eius ". Ceux qui aiment les Cantates par Scherchen y trouveront leur compte – les autres moins. Toujours à Vienne, et six ans plus tard, Jean-Marie Auberson gravera pour La Guilde du disque (réédition Fnac Music) une nouvelle version avec les musiciens de l’Opéra, plus dispensable.

Grands chefs

En janvier 1950, Otto Klemperer donnait l’œuvre en concert à Budapest, avec un chœur très fourni, un orchestre symphonique et un continuo… au piano. Version, on s’en doute, très opératique et hiératique. Elle est furtivement apparue en CD sous étiquettes Hungaroton et Urania et n’intéressera que les collectionneurs. Les enregistrements de Bernstein et Mister K. n’ont guère été diffusés eux non plus. En 1959 à New York, Lenny disposait d’un cast éclectique (où l’habituelle Jennie Tournel côtoyait étrangement le contre-ténor Russell Oberlin), tout comme Karajan en 1977 à Berlin (Schreier, Baltsa ou Tomowa-Sintow, comme pour un Requiem allemand !). Stylistiquement contestables, ces versions caricaturent les défauts de ces grands musiciens dans le répertoire baroque : Bernstein démonstratif à outrance, Karajan superficiellement hédoniste. On écoute, puis on oublie.

Tradition germanique

Kurt Redel, qui grava la première version Erato du Magnificat en 1958, récidiva en 1964 pour Philips (avec Sena Jurinac, tout de même…), sans marquer la discographie. Cette même année, ce fut au tour de Karl Ristenpart d’enregistrer l’œuvre pour Erato, avec l’Orchestre de cham­bre de la Sarre et, comme chez Redel, la Chorale Philippe Caillard. C’était, paraît-il, un must, mais on est aujourd’hui en droit d’en douter. Tout cela nous semble désormais bien appliqué.
La preuve ? Kurt Thomas, qui venait de succéder à Günther Ramin à la tête de l’église de Bach à Leipzig, avait enregistré en 1959, avec son Chœur de Saint-Thomas et l’Orchestre du Gewandhaus, une version bien plus solide que celles de Redel, et en même temps moins lourde que celle de Leitner. Ce classique de la discographie, régulièrement réédité par Berlin Classics reste cependant peu marqué par la fantaisie ou l’invention. Citons également, chez le même éditeur, le disque leipzigeois de Hans-Joachim Rotzsch (1978), qui, avec une nouvelle génération de chanteurs, poursuivait la tradition de Kurt Thomas sans vraiment l’enrichir. On préférera la version de Karl Richter (Archiv, 1961) à Munich. Cette extraordinaire machine à jouer Bach, bénéficiant d’une équipe de solistes hors pair (Stader, Töpper, Haefliger et Fischer-Dieskau) porte-elle encore aujourd’hui, comme elle le faisait hier, le message du Cantor ? En 1961, Richter était-il aussi au point que lorsqu’il enregistra ses célèbres 75 Cantates pour Archiv quinze ans plus tard ? L’écoute en aveugle nous le dira. On est également tenté de sélectionner pour l’épreuve finale l’autre version de référence des années 1960, concurrente de celle de Richter, due à Karl Münchinger. On est ici dans un autre ­univers. Caractérisée par sa simplicité et son intimité cha­leu­reuse, cette version a-t-elle résisté à l’usure du temps ? Elle n’avait pas été sélectionnée dans la précédente écoute comparée du magazine Répertoire (n° 42, en décembre 1991), au profit de versions plus récentes, mais nous faisons le pari de la retenir.
Parmi ces interprétations " de tradition ", on ne peut ignorer non plus celles de Helmuth Rilling, instigateur, rappelons-le, d’un enregistrement intégral de l’œuvre de Bach chez Hänssler, paru en 2000. Sa première version du Magnificat a été enregistrée pour CBS/Sony en 1979 avec, déjà, le Bach-Collegium Stuttgart et une pléiade de chanteurs (Augér, Murray, Watt, Huttenlocher…). La seconde, avec notamment Schäfer et Quasthoff en solistes (Hänssler, 1995, dans le cadre, justement, de l’intégrale Bach) est à la fois plus équilibrée et plus incisive. L’écoute nous dira s’il est temps de réhabiliter le très (trop) peu estimé Rilling.

Tentatives baroques

Gerhard Schmidt-Gaden (DHM, 1972) a été le premier interprète à enregistrer le BVW 233 en ré majeur selon les principes de l’interprétation historique sur instruments anciens, bénéficiant du travail musicologique. Un travail louable mais bien trop perfectible pour convaincre aujourd’hui. À oublier. Il faudra attendre 1983 et John Eliot Gardiner (chez Philips) pour profiter d’une version " baroque " satisfaisante. Celle-ci bénéficie de l’apport d’un chœur d’une exceptionnelle qualité, d’un orchestre virtuose et d’un enthou­siasme communicatif. Jusqu’à la superficialité ? L’année suivante, Nikolaus Harnoncourt répliquait pour Teldec, avec le Concentus Musicus Wien, un chœur d’adul­tes, des enfants et ses solistes de l’époque (Esswood, Equiluz, Holl…). Les options très personnelles du chef autrichien seront-elle du goût de tout le monde lors de notre écoute ? On retient également pour le round final un autre grand nom du mouvement baroque : Philippe Herreweghe et son Collegium Vocale de Gand, d’une rare souplesse, dans ce qui est considéré depuis sa parution en 1990 chez Harmonia Mundi comme l’un de leurs plus beaux disques Bach. Rappelons qu’il avait remporté l’écoute en aveugle de Répertoire. Sigiswald Kuijken et sa Petite Bande peuvent leur être comparés. Classiques jusqu’à l’austérité mais d’une grande cohérence stylistique (Virgin, 1988), ils pâtissent d’un chœur… pâteux. Un cran en dessous, Diego Fasolis n’est pas parvenu ici à renouveler le miracle de son Dixit Dominus de Haendel (Arts, 1994) qui avait remporté notre écoute comparée (cf. Classica-Répertoire n° 72).Joshua Rifkin a ses partisans. Thuriféraire d’une approche " minimaliste " (un chanteur par partie) de Bach, il se montre, une nouvelle fois, plus militant que vraiment musicien (Pro Arte, 1984), à l’instar d’Andrew Parrott (Virgin, 1989), étriqué. C’est finalement Paul McCreesh et son Gabrieli Consort (DG, 2000) qui, dans le genre, s’imposent par leur science des contrastes et leur volonté, louable, de secouer les habitudes (et l’auditeur !) en adoptant des tempos ultra vifs. Une version véhémente, à part, sans doute à connaître, mais qui n’aurait pas sa chance en écoute fractionnée. Quant à Ton Koopman, si inégal dans ses enregistrements de Bach, il était d’humeur bien superficielle lorsqu’il s’est attaqué au Magnificat. En outre, il était entouré de solistes (Mertens nonobstant) vraiment trop faibles (Erato, 1998). Son élève Masaaki Suzuki semble finalement plus apte, désormais, à réaliser les idées du maître. Sa version aérienne avait obtenu un " 10 de Répertoire " lors de sa parution en 1999 chez Bis dans un beau programme de musiques mariales de Zelenka et Kuhnau. On peut y apprécier des équilibres souverains, une grande clarté rhétorique, et un mélange unique d’humanité et de spiritualité. Une référence, à confronter à d’autres versions peut-être plus typées.Peu de nouvelles versions sont parues ces dernières années. On oubliera facilement Martin Pearlman et son Boston Baroque (Telarc, 2005), pour retenir la vision énergique, opératique et dramatique d’Emmanuelle Haïm (Virgin, 2007), dirigeant un plateau de stars de l’opéra (Dessay, Jaroussky…). Ce disque avait séduit mais quelque peu dérouté Xavier de Gaulle lors de sa sortie l’an passé. Tiendra-t-il son rang d’outsider face à la concurrence plus ancienne ?

Mode anglaise

Pour EMI, Daniel Barenboim livrait en 1968 une version oubliée mais très " pro ", ouvertement symphonique, du Magnificat, avec le New Philharmonia, Popp, Baker et Tear. À cette époque, le chef et pianiste dirigeait Mozart avec plus de ferveur et, sans nul doute, d’à-propos. La tradition chorale an­glaise a donné naissance à de nombreux autres enregistrements, dignes et probes mais généralement sans fougue ni caractère. C’est notamment le cas de Ledger et du chœur de Cambridge (Decca, 1976, avec le BWV 243a), des mêmes avec Cleobury en 2000 (EMI, avec Gritton, Bostridge et Chance) ; de Christopher et des Sixteen (Brilliant, 1991), de Ward et la Schola Cantorum d’Oxford (Naxos, 1994), de Marriner et de son Academy (EMI, 1990, avec… Barbara Hendricks et Ann Murray) ou encore, sur instruments anciens, de Hickox et du Collegium Musicum 90 (Chandos, 1990).

Inclassables

Michel Corboz nous laisse deux enregistrements de l’œuvre pour Erato, en 1972 puis 1979. Seule cette dernière version a été rééditée en CD. Malgré de grands solistes (Yakar, Smith, Rolfe Johnson, Van Dam), il ne renouvelle pas ici la réussite de ses Passions et semble con­fon­dre ferveur et emphase. On ne s’attardera pas sur les versions de Paul Kuentz (Vérany, 1994), de Gielen (Intercord, 1991, malheureusement très peu diffusé) ou de Shaw (Telarc, 1988, plus de cinquante ans après sa première gravure !) pour évoquer le " cas " Peter Schreier. Souvent cité en référence dans les Passions, voir dans la Messe en si, le chef a tenté, et réussi, une synthèse sur instruments " modernes " des différentes approches stylistiques de notre temps (Philips, 1993). Malheureusement, dans son disque du Magnificat, la sauce ne prend pas. Les amateurs de Barbara Bonney en seront donc pour leurs frais.Notons enfin, pour être complet, les secondes versions Karajan (Sony, 1984) et Harnoncourt (TDK, 1990) en DVD… ainsi que, parmi les gravures du BWV 243a, celles de Preston (Decca, 1978), Max (EMI, 1992), Hendelbrock (DHM, 2000). Rilling (Hänssler, 2000) et Herreweghe (HM, 2002) sont les deux seuls interprètes à avoir enregistré les deux versions du Magnificat.

Audition en aveugle

Nous avons retenu pour notre écoute les six premières parties du Magnificat, qui vont nous permettre d’entendre toutes les configurations vocales possibles et d’avoir un aperçu satisfaisant de sa diversité expressive. Nous aurons donc le chœur (I et IV), le ou les sopranos (II et III), la basse (V) et le duo ténor-alto (VI).Deux versions ont été rejetées d’emblée et éliminées en cours d’écoute. L’une traditionnelle jusqu’à la caricature (celle de Karl Richter) et l’autre baroquisante et dogmatique (Nikolaus Harnoncourt). Il va sans dire que l’on attendait mieux de ces grands chefs qui nous ont laissé des enregistrements si marquants des Passions ou des Cantates.

Déceptions

Nous n’avons pas reconnu le disque de Karl Richter, d’ordinaire plus inventif et concentré. Le son large, les articulations raides, les équilibres sonores " romantiques " marquent cet enregistrement de 1961. ET accepte le I " avec une trompette soliste tonitruante à la Maurice André ", " un certain brillant ", même s’il faut, pour l’apprécier " supporter cette pulsation trop régulière, sans vie ". Pour sa part, BD pense d’abord aux Brande­bourgeois de Marriner, " avec les mêmes sonorités policées, une belle rigueur qui n’empêche pas l’expression de la joie ". ASJ note d’intéressants effets d’écho entre le chœur et l’orchestre, mais estime que le premier mouvement manque cruellement " de projection, d’élan ". La suite est, de toute façon, bien plus problématique encore. ASJ dénonce un " baroque d’image d’Épinal ", des chanteurs " qui s’ennuient et nous ennuient ", " un orchestre pachydermique et mécanique ". Impressions négatives confirmées par BD, qui trouve cette version " sans cohérence stylistique, affectée mais jamais habitée " et par ET, qui y a cherché, en vain, " la grâce ", la " souplesse ", la " variété d’expression " que l’on attend dans cette œuvre. Assurément, un disque daté et raté de Richter, malgré les grands noms figurant à son générique.
Nikolaus Harnoncourt nous a tout autant déçus. ASJ est très sévère : elle dénonce le " degré zéro de la musicalité ", regrettant dans II et III un continuo " sans aucune imagination ", des chanteuses " peu impliquées ", aux " aigus approximatifs ". BD n’a guère trouvé plus d’intérêt aux chœurs, " emphatiques, ultra-articulés, dans un tempo très lent " qui pousse certes à écouter et à comprendre le texte, mais " sans que l’on ne comprenne bien où l’on a voulu nous emmener ". ET perçoit " les nombreuses intentions " du chef, mais aussi " les problèmes de réalisation gênants ". " Tout cela semble finalement inabouti et dogmatique " ajoute-t-il, avant de conclure : " On dirait une version datant du début du mouvement baroque, où il fallait encore batailler pour imposer ses vues. " Rappelons tout de même que Teldec a fait paraître ce disque en… 1984, vingt ans après les premiers disques Bach du chef autrichien et du Concentus ­Musicus, autrement plus intéressants et stimulants.
ET trouve immédiatement plus d’intérêt à la version de Helmut Rilling, " à la sonorité ronde, bien travaillée, au flux musical maîtrisé, à la pulsation régulière, donnant un sentiment d’éternité dans le chœur d’entrée ". Il déplore néanmoins l’absence de " variations dans les articulations et le manque d’événements saillants ", défauts qui vont aller en s’accentuant au fil de l’écoute. " Tout est prévisible, et, en fait, ennuyeux ", conclura-t-il. Avis, hélas, partagé par BD, qui admire la " lisibilité " et " l’humilité " de cette approche, " mélange de massivité et de légèreté ", mais regrette son systématisme, l’absence de couleurs de la palette instrumentale et le manque d’engagement des chanteurs. ASJ perçoit une " simple lecture de la partition " et dénonce " le manque de profondeur " d’une version " peu spirituelle ", trop ouvertement décorative et " manquant d’invention ".

Demi-satisfactions

Avec l’enregistrement de John Eliot Gardiner, nous trouvons enfin de véritables satisfactions. BD et ET sont séduits par un chœur " démonstratif et bril­lant " et un chef virtuose, qui module, peut-être jusqu’à l’excès, l’expression et la dynamique. ASJ est une nouvelle fois plus réservée. Ces chœurs sont certes " éclatants, voire bouil­lants ", mais trop " guerriers " pour exprimer la joie. " On est plus proche de Haendel que de Bach ", remarque également BD, qui estime en outre les solistes sous-dimensionnés. Cette impression se confirme par la suite. " Des "pros" du baroque sont à l’œuvre ", remarque ET, qui trouve le II un peu trop léger, le V " braillard ", et le VI, au contraire, " ému et doux ". Bref, l’ensemble est intéressant, mais manque de logique interpré­tative. ASJ estime artificielle cette caractérisation de chaque étape du Magnificat qui, selon elle, finit par " perdre sa cohérence musicale " et même son " message ". Une version d’apparat, où l’on est " au concert, mais jamais à l’église ".

Exubérante

On notera une approche intéressante, d’esprit très " baroque " (ou plutôt d’une certaine image contemporaine du baroque) : celle d’Emmanuelle Haïm. BD est à la fois dérouté et séduit par cette interprétation très opératique, " italienne, extravertie ", qui retrouve l’exubérance des sculptures du Bernin. " On est dans le monde des affects, des sentiments " pour le meilleur et… pour le pire. Dans le chœur d’entrée, ET aime " les couleurs variées, les nombreuses intentions interprétatives, la véhémence, jusqu’à la confusion ". ASJ trouve cependant l’ensemble " acide et métrique ". Les deux sopranos, Karine Des­hayes et Natalie Dessay, sont appréciées par l’ensemble des auditeurs, dans un style très lyrique, bien souligné par le continuo. " C’est sentimentaliste, mais pourquoi pas ? ", s’interroge ET. " On reste malheureusement dans l’esthétique et l’illustratif ", répond ASJ, qui relève l’absence de spiritualité de cette option. " On pourrait changer les paroles du Magnificat sans que l’on s’en aperçoive ! Tout cela man­que de nécessité et d’élévation ", tran­che-t-elle. L’écoute des IV à VI, inégaux et maniérés, renforce cette impression auprès de BD et ET, qui finissent par se ranger à l’avis d’ASJ. " Une belle version, très musicale, mais artificielle ", conclut ET.

Discutable

Autre interprétation âprement discutée, un peu pour les mêmes raisons : celle de Masaaki Suzuki et de son Bach Collegium Japan. Les chœurs remportent unanimement l’adhésion : " Magnifique équilibre du contrepoint et de l’harmonie " pour BD, " lisible et chambriste " selon ASJ. Le I et le IV trouvent également en ET un partisan enthousiaste : " C’est inventif, avec de belles volutes baroques. " Les airs sont, une fois encore, moins appréciés. D’abord en raison des solistes, surtout la basse, très insuffisante. ET note à nouveau l’intelligence des ornements, les " sonorités pleines " et la qualité de l’enregistrement. " Tout cela fait de l’effet, mais on est malheureusement dans le décoratif. " " Oui, surenchérit BD, on reste dans le joli alors que l’on attend du "beau" ". Pour ASJ, ce qui manque le plus à cette version, c’est finalement " l’émotion ". " Tout est bien calculé, en place, on entend une admirable musique de chambre, un peu mondaine. Où est le sens ? L’élan spirituel que cette œuvre appelle ? " Seuls les deux vainqueurs de cette écoute nous donneront le sentiment d’offrir des réponses à ces questions.

La pudeur et la joie

La version de Philippe Herreweghe nous a convaincus par son mélange de pudeur et d’intensité. Par sa cohérence aussi, des tempos, de l’approche. Pas de défauts rédhibitoires ici, mais, au contraire, " des équilibres constamment maîtrisés " (ET), avec " une distance respectueuse vis-à-vis du texte " (ASJ), " portant un message universel " (BD). Tout au long de cette écoute, nous avons noté " de belles couleurs orchestrales " (ASJ), une " excellente réalisation " (ET), " où tout semble pensé, construit, éloquent, et finalement assez sombre " (BD). Les solistes (Mellon, Schlick, Lesne, Crook et Kooy) interviennent de manière " désincarnée " (ET), " un peu précieuse " (ASJ) mais toujours " souple et pudique " (BD), malgré leurs limites intrinsèques. " Cet ascétisme est assez admirable, reconnaît bien sûr ASJ, mais l’on peut imaginer une interprétation plus vivante et heureuse du texte. "C’est justement ce que l’on va trouver avec la version de Karl Münchinger, que l’on savait réputée, mais que l’on n’attendait pas ainsi au-dessus du lot. La " plénitude " (ET) du chœur, le " brio " de la réalisation orchestrale (BD), les évidentes qualités de chant emportent l’enthousiasme. Les tempos, assez larges, les instruments " modernes " et leur vibrato datent cet enregistrement, qui n’a cependant pas pris une ride, notamment grâce à sa prise de son, exemplaire, dans une acoustique chaleureuse captée par des micros d’une grande précision. Le texte est enfin incarné. On perçoit " une émotion sincère " (ASJ), " une expression de la joie " (BD) pour ce " message universel " (ASJ) qui manquait tant aux autres enregistrements. Signalons pour finir les magnifiques solistes de cette version Münchinger, qui chantent avec beaucoup de " présence et de sentiments " (BD) : Elly Ameling, Hanneke van Bork, Helen Watts, Werner Krenn et Tom Krause, qui se distinguent particulièrement dans une discographie qui pèche par des distributions médiocres.Deux enregistrements du Magnificat BWV 243 s’imposent donc devant les autres. Celui, introverti et pudique (" luthérien " pour ASJ) de Philippe Herreweghe chez Harmonia Mundi, sur instruments anciens. Et l’au­tre, plus extérieur et démonstratif (catholique ?) de Karl Münchinger pour Decca. Même conclusion que pour notre écoute de la Cantate BWV 82 et même appel aux interprètes : continuez à enregistrer Bach, il y a des places à prendre !

LE BILAN

Prioritaire

1. Münchinger
Decca 10 CD 4557832

Passionnant

2. Herreweghe
Harmonia Mundi HMC901326

Excellents

3. Suzuki
Bis CD-1011
4. Haïm
Virgin Classics 3952412
5. Gardiner
Philips 4114582

Intéressant

6. Rilling
Hänssler CD-92073

A connaître

7. Harnoncourt
Teldec 0630135732
8. Richter
Archiv 10 CD 4637012