La « Passion selon saint Jean » de Bach

Il existe une centaine de versions discographiques du chef-d’œuvre de Bach : laquelle choisir ?

Jusqu’à une date récente, la Passion selon saint Matthieu était toujours préférée à la Saint Jean. La " grande " Passion avait les faveurs exclusives de Furtwängler, Klemperer ou Karajan, qui n’ont pas jugé bon d’enregistrer la " petite ". L’ambition démiurgique de la Saint Matthieu s’accordait sans doute mieux à l’approche romantique de ces chefs. En revanche, la " révolution baroque " s’est pleinement retrouvée dans la Saint Jean : le pathos, la rhétorique, la dramatisation de l’œuvre ont offert un terrain idéal aux explorations des ensembles spécialisés. Et ce dès les années 1960, sur instrument modernes, avec Werner, Münchinger ou Richter, le plus convaincant sans doute de cette période. Un peu plus tard, et jusqu’à nos jours, le Suisse Michel Corboz poursuivra dans cette veine ; nous retenons, pour notre comparatif, son premier enregistrement pour Erato, de 1977.
Les années 1980 voient un renouvellement de la discographie avec le triomphe des enregistrements sur instruments d’épo­que. Pour l’écoute en aveugle, nous avons choisi les versions les plus différentes qui soient : Harnoncourt l’éloquent (Teldec, 1994 – un enregistrement plus ancien, de 1965, lui a été attribué à tort car il n’y tient que le continuo), Ericson le classique (Vanguard, 1993), Koopman le poète (Erato, 1993) et enfin van Veldhoven le minimaliste (Channel, 2004).
Manquent évidemment à l’appel de nombreuses versions méritantes. Chez les anciens, on signalera, surtout pour les Évangélistes, les enregistrements de Kleiber (Gebhardt, 1938, avec Pataky), Ramin (Berlin, 1954, Haefliger), Forster (EMI, 1961, Wunderlich) et Jochum (Philips, 1967, à nouveau avec Haefliger). Parmi les versions plus récentes, celles de Gardiner (Archiv, 1986), Kuijken (DHM, 1987), Herreweghe (HM 1987 – le chef belge ayant également enregistré en 2001 la version de 1725) ou Suzuki (Bis, 1998), intéressantes à divers titres, restent trop décoratives. Ajoutons la version chantée et dirigée par le ténor Peter Schreier (Philips, 1988). Souvent citée en référence, elle n’a pas été retenue pour cette écoute. Très personnelle, cette vision est difficilement appréciable dans une écoute en extraits – c’est la limite de l’exercice !"

Version paillette

"La plus grande déception est venue du disque d’Eric Ericson, qui cumule de lourds handicaps : des problèmes de justesse (les hautbois de l’introduction !), un Évangéliste maniéré (Howard Cook) et des solistes trop neutres – à l’instar de l’ensemble de l’interprétation. Selon BD, c’est " toujours rapide mais poussif " ; sentiment également partagé par ET (" petit, incohérent ! ") et XL (" d’une affligeante banalité, bêtement appliqué "). Toutefois, PV souligne les " qualités d’articulation " du chœur d’entrée, apprécié malgré la prise de son de concert trop réverbérée. Au final, trop de scories et d’indifférence pour vraiment emporter l’adhésion.La version de Jos van Veldhoven et de sa Netherlands Bach Society intéresse d’emblée par ses choix de réalisation : un continuo inventif (parfois trop) confié au théorbe, au violoncelle ou à l’orgue, et un chanteur ou deux par partie seulement dans les chœurs. On obtient ainsi une certaine lisibilité, soulignée par tous les auditeurs, mais l’interprétation n’arrive cependant pas à convaincre. " Des moments séduisants " pour PV, qui regrette un " manque d’intensité ". BD trouve l’Évangéliste " éthéré mais satisfaisant ". Il est gêné par les effets du continuo " madrigalesque (…), confondant Bach et Monteverdi ". " On est plus au xviie siècle qu’au xviiie ", poursuit ET, qui juge en outre l’ensemble des solistes au-dessous du niveau requis. XL est plus sévère encore : il note la " fausse intensité " de cette " petite version paillette " ne proposant " pas de véritable discours " ni de " continuité dramatique ". Il estime finalement cette version " superficielle " alors qu’elle se veut avant tout différente. Mais cela ne suffit pas pour faire un bon disque.

Un drame non vécu

Il est plus surprenant de trouver la version de Michel Corboz parmi les déceptions puisqu’elle a régulièrement figuré en tête des discographies depuis sa parution. Le " Herr, unser Herrscher " d’entrée laissait pourtant présager de belles intensions, " des sentiments forts " (PV), " un cri " (ET), " un appel " (BD), et cela malgré les " attaques brouil­lonnes " (XL). Gros problème tout au long de l’écoute : l’orchestre est " terne " (PV), " flou " (BD), le continuo " d’une grande platitude " (ET) et souvent " ennuyeux ". Les solistes, pour PV, ont tendance à " se croire à l’opéra ", ce qui pour lui est rédhibitoire. XL et ET, au contraire, apprécient le ténor Werner Krenn pour sa technique. La mezzo Felicity Palmer déçoit, tout comme la basse (Huttenlocher, dépassé). Seul véritable point fort de cette version qui a pris un sérieux coup de vieux : l’Évangéliste Kurt Equiluz, alors au sommet de son art, " digne " (BD), " super­be " (PV), " probe " (ET).
Enfin ! La version de Ton Koopman offre de nombreuses satisfactions : une constante " clarté " (BD), de " belles articulations " (PV), " un climat intimiste " (XL), " des nuances dynamiques éloquentes " (ET) qui expriment un " dolorisme " émouvant et une " proximité avec l’assemblée " (ET). Pour PV et BD, les parties chorales constituent de véritables pietà. Les airs ne sont cependant pas aussi réussis. Ils manquent d’engagement et montrent les limites du chant baro­que actuel, avec une soprano trop neutre (Barbara Schlick, " un peu serrée " selon ET, " appliquée " pour XL), un contre-ténor maniéré (Kai Wessel), une basse dépassée (Klaus Mertens) et un Évangéliste (Guy de Mey) " dans l’affliction " (BD). L’accompagnement, toujours mesuré et coloré, manque également de " relief " (PV). Quel sens donner à cette interprétation ? Enregistrée avec soin, d’une plastique sonore irréprochable, sans défaut interprétatif majeur, elle semble décrire un drame mais ne le vit pas. Elle reste cependant une référence sur instruments d’époque et une voie d’accès possible pour découvrir cette Passion selon saint Jean dans de bonnes conditions.

Dans la tourmente

La version de Karl Richter, la plus ancienne de cette compétition (elle est parue chez Archiv en 1964), constitue la plus belle surprise. Une fois acceptés ces " phrasés océaniques " (BD) et ce " continuo d’opéra " (ET) à l’opposé des pratiques interprétatives actuelles, on découvre un enregistrement " impressionnant " (XL), qui délivre " un message liturgique fervent " (ET). Et avec quels chanteurs ! Evelyn Lear, soprano " magnifiquement timbrée " (ET), " pro­che du texte " (BD), Hertha Töpper, alto " profonde, au timbre nostalgique " (ET), Ernst Haefliger, ténor " héroïque " (XL), " lyrique, plus chanteur qu’Évangéliste " (ET). Le chœur ? " Pléthorique et lourdingue " pour PV, tour à tour " massif " ou " séraphique " (ET), il vit le drame à l’égal de l’orchestre. Cette vision théâtrale de la Passion, intensément interprétée, bouleverse BD et XL. ET est à la fois séduit et distant, tandis que PV, qui admire " l’urgence, la puissance dramatique " de nombreux passages, n’est pas totalement convaincu par cette " version du passé, colossale " mais finalement " artificielle ". Tout cela est histoire de goût.Nikolaus Harnoncourt, qui arrive en tête de cette écoute, offre une version sans compromis : sa Saint Jean – et c’est certainement sa qualité primordiale – ne laisse jamais indifférent. Dès les premières notes, elle interpelle d’auditeur avec véhémence. Les " appels pressants " (PV) du I forment ainsi une véritable " tourmente " orchestrale et vocale. Au fil de l’écoute, les mêmes remarques reviennent : " engagement ", " souffle ", " expressivité ", " proximité avec le texte ", jusqu’à l’exacerbation du symbolisme de la partition. Harnoncourt est ainsi le seul à traduire le " sentiment de l’inexorable " du I (BD), la " lumière " du II (ET), " le tumulte intérieur " du III (PV), la foi intense du IV ou la " déploration " du V (XL). Cette " débauche d’intentions " (BD) n’est-elle pas " trop sophis­tiquée " (ET) ? Pour Harnoncourt, la musique baroque, et celle de Bach en particulier, vit justement par la représentation des affects. Il use et abuse de cette rhétorique avec une volonté de convaincre qui fait la richesse et la limite de cette version. C’est justement ce qui rend cet enregistrement profondément humain et l’empêche de sombrer dans la tentation de l’incarnation démiurgique.Rappelons pour conclure qu’il existe des DVD de Richter et Harnoncourt, les deux parus chez Deutsche Grammophon. Le chef allemand a été capté à Diesen en 1970, avec Peter Schreier en Évangéliste, l’Autrichien en 1985 à Graz, avec Kurt Equiluz. Deux visions complémentaires et d’une intensité exceptionnelle, à visionner en attendant de nouvelles versions de la Saint Jean.

LE BILAN

1. Nikolaus Harnoncourt
Teldec 2 CD • 74862-2
(1994)
2. Karl Richter
Archiv 10 CD •463700-2
(1964)
3. Ton Koopman
Erato 2 CD • 94675-2
(1993)
4. Michel Corboz
Erato 2 CD • 45406-2
(1977)
5. Jos van Veldhoven
Channel 2 CD • 22005
(2004)
6. Eric Ericson
Proprius 2 CD • 2016/17
(2005)