Ivan Fischer : « J’imagine l’orchestre du futur »

Première formation indépendante à voir le jour en Europe de l'Est, l'orchestre du festival de Budapest, créé par Ivan Fischer il y a trente ans, a acquis une notoriété internationale. Artiste engagé, le chef hongrois a bien d'autres projets.

Votre nouvel enregistrement, consacré à la Symphonie n° 1 de Gustav Mahler, est aussi le quatrième consacré au compositeur à la tête de votre Orchestre du Festival de Budapest. Pourquoi un tel engouement ?
Mahler est né à Kaliště, en Bohême, région qui autrefois faisait partie de l’Empire austro-hongrois, un pays riche d’échanges culturels… Il y a toujours eu des tensions nationales entre Tchèques, Hongrois, Autrichiens, Croates, Serbes, etc., mais la monarchie des Habsbourg est fondée sur la réunion de ces particularismes. Il faut donc, à l’orchestre, retrouver plusieurs de ces éléments. Beaucoup d’œuvres de Schubert, de Mahler bien sûr, de Dvorák et de Bartók ont d’importantes origines folkloriques. Il faut non seulement en être conscient mais aussi réfléchir à la façon dont on peut se laisser pénétrer par ce folklore. Par exemple, nous avons travaillé les Danses roumaines de Bartók avec un petit groupe qui joue les danses originales sur instruments traditionnels de Transylvanie. Ainsi, l’orchestre entend tout d’abord la source, puis l’adaptation de Bartók. Reproduire ce contact avec le folklore est l’une des clés…Lorsque le jeune Mahler dirigea la première de sa Symphonie n° 1 à Budapest, en Hongrie, en 1889, ce fut un échec. À plus d’un siècle d’écart, à chaque fois que nous jouons cette symphonie, j’éprouve le sentiment que nous, Hongrois, nous avons la mission d’en défendre l’exceptionnelle beauté, cet amour irrépressible d’une nature rayonnante, à l’image de l’épisode viennois du deuxième mouvement, ou de cette association de musique klezmer et de lied schubertien dans le troisième mouvement.
Qu’est-ce qui a motivé la création de l’Orchestre du Festival de Budapest ?
C’est déjà une longue aventure, commencée il y a presque trente ans. À l’époque, je voulais comprendre en quoi consiste réellement un orchestre symphonique, et c’est en étudiant ce phénomène qu’un problème m’est apparu : lorsque des musiciens jouaient seuls ou dans un petit ensemble, par exemple un quatuor à cordes, j’avais l’impression qu’ils étaient créatifs et mettaient toute leur âme dans la musique, qu’ils l’épousaient. Mais chez les musiciens d’orchestre, rien de tout cela… Je voyais des individus isolés, jouant les notes, suivant les instructions, mais sans faire corps avec la musique. Frustré d’expériences trop fugaces avec d’autres formations, j’ai alors ressenti la nécessité d’une réforme en profondeur. Un paradoxe, bien sûr, car si l’on suit la créativité de chacun au sein d’un groupe de cette ampleur… c’est l’anarchie ! Mais c’était pour moi une question fascinante : comment susciter cette créativité tout en préservant une unité ? Un fantastique défi auquel j’ai longtemps réfléchi ; il fallait de nouvelles règles, de nouvelles méthodes, de nouvelles structures. Puis j’ai mis en place ce projet et ce fut un grand succès, pas à 100 % au début, mais au moins à plus de 50 %… Ce n’était pas gagné d’avance !
Comment y êtes-vous parvenu ?
Je n’envisageais pas la question sous un angle pratique, mais plutôt comme un défi, entre renouveau et idéalisme. Cela tombait bien, car dans la Hongrie des années 1980, tout le monde avait soif de renouveau. Nous voulions quelque chose de différent… Lorsque nous sommes apparus, nous étions la jeune génération et tout le monde s’intéressait à ce que nous faisions, en regard de cette grande frustration engendrée par le communisme durant les années précédentes. Ce serait moins facile aujourd’hui.
La situation politique a récemment changé en Hongrie. Comment jugez-vous la montée de l’extrémisme et les déclarations ouvertement xénophobes du parti d’extrême droite Jobbik, présent au Parlement ?
À l’heure actuelle, nous n’avons aucun problème pratique car nous pouvons survivre financièrement et payer les musiciens. En revanche, la question culturelle est fondamentale. J’observe la montée d’un nationalisme fanatique au sein de la population, visant à exclure la communauté tsigane. Or mon but, au cours de ces trente dernières années, a été d’essayer de mettre les valeurs culturelles internationales à la disposition de tous, de les rendre accessibles, et du coup je me dis que je n’ai pas assez œuvré car ce nationalisme est en train de gagner les esprits. Il est essentiel de continuer à offrir d’autres valeurs que ce fondamentalisme. J’essaie, par exemple, de préparer un grand festival européen à Budapest où nous présenterons les cultures d’autres pays en tâchant d’aller au cœur du problème.
Comment arrivez-vous à maintenir l’Orchestre du Festival de Budapest ?
C’est une formation privée, avec à sa tête une fondation chargée de recueillir des fonds publics. Nous sommes subventionnés par la Ville de Budapest, et plus modestement par l’État hongrois, mais selon un accord strict, sans contrôle direct sur l’Orchestre ni ingérence dans les nominations, etc. Il est crucial de préserver cette indépendance tout en collaborant étroitement avec les instances nationales.
Au disque, vous vous êtes tout d’abord distingué par une intégrale de l’œuvre d’orchestre de Bartók. Depuis, vous avez enregistré plus d’une soixantaine d’albums, ce qui est très impressionnant !
Cela peut paraître plus important que ça ne l’est en réalité. En fait, puisque nous sommes actifs depuis trente ans, que la formation est constituée de musiciens permanents depuis 1992 et qu’on n’enregistre pas plus de deux disques par an, cela donne effectivement un total de soixante à soixante-dix enregistrements.
Pourquoi avoir quitté Philips pour Channel Classics ?
Lorsqu’on est attaché à une multinationale, on doit combler les manques de son catalogue… En signant avec Channel Classics, nous sommes allés vers une petite compagnie très impliquée et plus efficace que les grosses structures. En outre, à l’heure d’Internet, les musiciens n’ont plus besoin des multinationales pour communiquer sur leur actualité. L’autre raison est que Channel Classics n’avait pas d’œuvres d’orchestre à son catalogue, jusque-là essentiellement constitué d’enregistrements de musique de chambre et d’autres styles musicaux.
Vous dirigez peu d’opéras à la tête de l’Orchestre du Festival de Budapest, alors qu’on vous entend ailleurs dans Mozart ou Wagner…
Aujourd’hui, je ne dirige qu’exceptionnellement des ouvrages lyriques pour la simple raison qu’il faut s’y consacrer longuement et que je préfère plutôt passer du temps avec mon orchestre. Mais je dois avouer que j’ai pris beaucoup de plaisir à diriger Parsifal à Amsterdam (1). Avec l’Orchestre du Festival de Budapest, j’ai pu donner un cycle Mozart que je mets en scène et qui a obtenu un certain succès à Budapest. Nous sommes invités depuis à New York, au Rose Theater, une petite scène magnifique située sur Broadway, idéale pour Mozart, où nous avons déjà donné Don Giovanni en 2011.
Vous avez étudié le style baroque avec Nikolaus Harnoncourt. Vous arrive-t-il de jouer sur instruments anciens ?
Oui, nous sommes en train de chambouler pas mal de choses dans ce domaine afin de retrouver une certaine tradition. J’essaie d’imaginer ce que sera le futur, dans une quinzaine d’années. Je souhaite développer au sein de l’orchestre un ensemble spécifique qui jouerait sur instruments baroques. En fait, nous avons déjà commencé puisque les cornistes et les trompettistes utilisent des instruments naturels et que la majorité de nos instruments à cordes sont baroques. En revanche, c’est plus délicat pour les bois, la technique baroque est plus longue à assimiler pour un flûtiste habitué à un instrument moderne. C’est donc un travail de longue haleine, déjà bien entamé…
Vous êtes l’hôte régulier de plusieurs grandes salles en Europe, du Royal Festival Hall de Londres à la Halle aux Grains à Toulouse, en passant par le Concertgebouw de Bruges et la Salle Pleyel à Paris. Est-ce une autre manière de concevoir le concert ?
Ce n’est pas toujours possible, mais il est vrai que la Halle aux Grains à Toulouse est merveilleuse. Nous l’aimons énormément, elle nous rappelle en un sens celle de l’Académie Franz-Liszt de Budapest – qui est aujourd’hui inaccessible en raison de travaux de réfection. Le public toulousain nous apprécie au point que nous restons plusieurs jours et que nous y donnons trois ou quatre concerts, avec notamment une résidence organisée par le Cercle des grands interprètes et destinée aux lycéens l’après-midi.
Quels sont vos prochains projets ?
Outre la constitution d’un ensemble de musique baroque au sein de l’Orchestre du Festival de Budapest, je développe un groupe de musique contemporaine. Nous avons l’ambition de devenir une sorte de modèle de l’orchestre du futur, très différent des formations symphoniques actuelles, trop conventionnelles. Le répertoire est devenu trop vaste et éclaté, et il est difficile d’imaginer que, dans un proche avenir, l’orchestre symphonique tel qu’on le connaît restera le même, développant un son grandiose et intense, comme à l’apogée de Richard Strauss… J’imagine un futur où il se composerait de plusieurs formations. L’une jouerait des cantates de Bach sur instruments baroques, l’autre des symphonies de Beethoven et une troisième, contemporaine, interpréterait Ligeti, et peut-être même qu’on intégrerait l’électronique, des microphones et des éléments de musique populaire, etc. : une famille d’artistes pour plusieurs époques et plusieurs styles.
(1) Au Holland Festival, du 12 juin au 8 juillet 2012. Mise en scène de Pierre Audi avec les chanteurs Christopher Ventris, Petra Lang et Falk Struckmann.