Ildar Abdrazakov : LA LUMIÈRE HEUREUSE D’UNE VOIX DE GÉANT

Il est né à Oufa, en Russie, là où Chaliapine a commencé sa carrière. Le parallèle est tentant: Ildar Abdrazakov serait-il un de ces chanteurs russes telluriques? Mais la voix de la basse star de sa génération est bien plus que cela. Rencontre.

Ce soir, il vous présente l’un de ses Diables, celui de Charles Gounod. Mais demain, il pourrait vous proposer ceux de Boïto ou de Berlioz avec le même charisme. Ou alors il reviendrait à Figaro de Mozart, rôle qui semble le reposer, au contraire du répertoire russe, dont il ne s’estime pas un interprète de prédilection ­ nul n’est prophète en son pays ! Pourtant, lorsqu’il incarne Attila de Verdi, son cher Attila, c’est comme s’il convoquait ses ancêtres tatars pour incarner le roi des Huns. Quand on a moins de quarante ans et qu’on a déjà chanté autant de personnages qu’en trois décennies d’autres cumuleraient avec précaution, que reste-t-il donc à faire ? À se garder de toute routine, déjà. Donc à peaufiner, à creuser le sillon et, avec sagesse, élargir la galerie de portraits.Car en une quinzaine d’années, le Russe Ildar Abdrazakov s’est imposé comme la basse star de sa génération, adoré des publics de la Scala de Milan et du Met de New York et d’une poignée de chefs d’orchestre qui ne jurent que par lui. Ces diables, ces rois et ces mages qu’il incarne aux quatre coins du monde sont au diapason d’un physique de géant et d’une voix comme on rêve d’en entendre tous les jours : altière, grande et vibrante, pourvue d’un velours et d’un cantabile qui rayonne et vous enrobe.Même s’il sait tirer de son timbre des accents noirs et rugueux, Ildar Abdrazakov n’a rien de la basse russe aux graves sépulcraux: il est la relève attendue des grandes basses chantantes d’hier.
Vous êtes de nationalité russe, mais vous vous illustrez finalement assez peu dans ce répertoire. Votre voix ne lui convient-elle pas?
Si, elle lui convient, et je chante quelques rôles russes ­ mais peu, c’est vrai: Dossifei dans La Khovanchtchina, par exemple, mais aussi le Prince Igor de Borodine, encore que je ne le reprendrai plus, je trouve sa tessiture trop tendue. Pour Boris Godounov, j’attends encore un peu.
Votre français et votre italien sont d’une grande clarté d’élocution, débarrassés des scories observées parfois chez les Russes : comment vous y êtes-vous pris ?
Beaucoup d’exercice, mais aussi quelques facilités dues à ma langue maternelle. Je suis né en Russie, dans la République de Bachkirie, où nous avons notre propre langue, quasi similaire au turc. Notre alphabet compte des " a ", des " e " ­ Oufa, ma ville natale se prononce d’ailleurs " Eu-feu ", comme votre " euh " français.
Quelle est la tradition lyrique en Bachkirie ? Y a-t-il des chanteurs célèbres ?
Pas spécialement, si ce n’est que Feodor Chaliapine a commencé sa carrière à l’Opéra d’Oufa. Il était seconde basse dans les choeurs et a remplacé du jour au lendemain un chanteur soliste tombé malade. La légende dit même qu’il a appris le rôle dans la nuit.
De quel milieu venez-vous ? Et comment avez-vous découvert l’opéra ?
Mes parents, bien que non musiciens, travaillaient dans le domaine artistique. Mon père, disparu il y a tout juste huit ans, était acteur de théâtre, puis est devenu metteur en scène et réalisateur : il a signé une cinquantaine de courts métrages ­ et même un long métrage, dans lequel je fais une petite apparition ­ sur les gloires artistiques de Bachkirie, ses poètes, ses musiciens, ses peintres. Ma mère, aujourd’hui retraitée, était dessinatrice sur verre. Quand j’étais petit, mon père a acheté un piano, sur lequel j’ai commencé à tapoter dès six mois : il jouait du violon, de l’accordéon, de la mandoline et du piano en autodidacte, et c’est très naturellement qu’à la maison je l’accompagnais, sans avoir appris. À l’âge de six ans, on m’a mis dans une classe de piano. Pendant cinq ans. Mais les Inventions de Bach ou les Études de Czerny n’étaient pas trop à mon goût.
N’aviez-vous pas envie de devenir acteur ?
Il fallait finir l’école déjà. À l’époque, c’était évidemment l’URSS, sans le confort et les possibilités d’aujourd’hui.
La vie était-elle difficile ?
Je ne sais trop dire. Nous avions à manger, donc ça allait. Bien sur, ça n’était pas l’Europe ! On n’avait pas de choix, mais on s’en contentait. Pas de vacances au bord de la mer, ni rien. Je me suis baigné pour la première fois dans la mer à vingt et un ans, vous savez, personne n’avait d’argent. Mais je ne dirai pas que nous avions une vie malheureuse.
Et votre voix, comment l’avez vous découverte ? À l’église ?
Pas du tout ! Non seulement on a très peu d’églises à Oufa, deux je crois, mais la religion était bannie à l’époque soviétique. Et puis la Bachkirie, située à 1 300 kilomètres de Moscou, en plein Oural, entre l’Europe et l’Asie, est une république islamique ­ mon héritage familial est musulman, même si je ne fréquentais pas la mosquée. C’est à l’école que je chantais. D’abord dans un choeur. Quand j’étais enfant, on disait surtout que mon intonation était juste. J’ai commencé à me produire comme soliste lorsque j’ai arrêté le piano. Durant les vacances d’hiver et de printemps, de grands concerts étaient organisés, et ma professeure de piano, qui découvrait alors mes capacités vocales, m’accompagnait régulièrement dans ces kermesses populaires… qui m’ont même permis de sécher des cours et des examens.
Qui vous a donné l’envie d’aller plus loin ?
Mon frère Askar, de sept ans mon aîné, a joué un rôle important. Il avait étudié le chant avec ma mère, qui n’était pourtant pas musicienne! Je les entendais entonner des chansons tatares et bachkirs, et ça me faisait envie. Encore plus envie lorsque mon frère a décidé de s’inscrire au Conservatoire d’Oufa ; je l’ai suivi dans ses cours, et là, sa professeure a fini par m’accepter à son tour. On a donc travaillé tous les deux au même Conservatoire ; mais quand j’y suis arrivé, sa carrière avait déjà débuté en Italie, en France, au Bolchoï, et avec quelles promesses…
Que chantiez-vous à cette époque ?
Des airs de Haendel, de Scarlatti, des arie antiche. Puis un peu de Verdi, l’air de Banquo dans Macbeth, de Silva dans Ernani, et quelques pages russes aussi. Mon premier rôle, ce fut Surin dans La Dame de Pique, quand j’avais vingt ans, au Festival Chaliapine de ma ville. Avec Irina Arkhipova, la mezzo légendaire, en vieille Comtesse, et son mari, Vladislav Piavko en Hermann, imaginez! Totalement inculte dans le domaine, j’avais refusé au directeur du théâtre le rôle de Wagner dans Faust de Gounod l’année précédente, me disant : " Chanter Wagner, mais c’est une plaisanterie ?! " Alors que le personnage n’a que deux répliques ! [Il sourit.]
Ensuite, tout se passe très vite. Deux ans après ce petit rôle, vous voici Figaro au Mariinsky de Saint-Pétersbourg avec Anna Netrebko, rien de moins !
Oui. Après les concours, ma carrière s’est envolée. Il faut dire que je les enchaînés et qu’ils m’ont ouvert bien des portes. Il y a eu le concours Arkhipova, le concours Glinka en 1997, l’année suivante le concours Rimski-Korsakov à Saint-Pétersbourg, puis le premier concours Obraztsova en 1999. Le cinquième et dernier concours, " Voci Verdiane ", était un peu particulier: près de huit cents chanteurs étaient auditionnés en Italie sur une période de trois mois. Je passais un tour, je repartais en Russie, et ainsi de suite, trois fois de suite. En finale ne restaient qu’un baryton, un ténor, une basse, une soprano et une mezzo… Et je l’ai remporté.
Comment avez-vous rencontré Valery Gergiev?
Grâce à l’un des concerts du concours Arkhipova en tournée à Saint-Pétersbourg. Il m’a demandé de venir auditionner pour lui, et je me rappelle encore cette audition à 2 heures du matin dans la salle du Mariinsky, devant toute l’équipe! Voilà tout Valery! Je lui ai présenté un air d’Aleko de Rachmaninov, et c’est ainsi qu’avant d’avoir terminé le Conservatoire d’Oufa, j’avais déjà des contrats au Mariinsky et en Italie.