DRESDE, LE SAVOIR-FAIRE ALLEMAND

L'intensité dans les regards échangés entre Thielemann et les instrumentistes de la Staatskapelle de Dresde en dit long sur l'expérience de cette formation.

Christian Thielemann met ce mois-ci sa baguette experte au service de deux compositeurs constituant le coeur de son répertoire : Richard Strauss et Anton Bruckner.
Du premier, des extraits musicaux éblouissants (Valses de Rosenkavalier, Scène d’amour de Feuersnot, etc.) joués au Semperoper par l’Orchestre au monde sans doute qui sait le mieux son Strauss, et n’en fait jamais une musique de café. Du chant aussi, le top avec Harteros distinguée et distante en Arabella ; Nylund dans le réveil d’Helena et la transformation de Daphné ; Goerke superbe de tenue vocale mais insignifiante en Elektra et Salomé. Mais de bout en bout quel orchestre ! Et chez Thielemann quelle main, quel contrôle, quelle économie dans cette profusion ! Trois quarts d’heure de documentaire ensuite le confirment. Il ne parle pas de lui, mais dit et fait entendre pourquoi il aime Strauss. Illustrations musicales succulentes, et quelques images qu’on ne voit pas assez, du vieux Maître dirigeant avec, lui aussi, une sobriété, un ascétisme incroyables, ou marchant dans les allées de son jardin. C’est comme si sobrement et sans mots inutiles Thielemann nous invitait (nous autres Français notamment) à réviser la désolante distinction entre l’artiste et le bourgeois qui nous rend simplement inaptes à comprendre quelques énigmes allemandes, ­ dont Strauss ami du confort, y compris l’intellectuel ; et du skat ; et si peu idéologue. Il a fait Rosenkavalier après Elektra, c’est vrai. C’est qu’il voulait durer. Merci à Thielemann d’être simple et lumineux là dessus.
Du second, le chef a fait le pari d’ouvrir chaque saison de la Staatskapelle de Dresde avec une des symphonies. Après les Septième et Huitième, voici une Cinquième qui s’inscrit aux côtés des références en vidéo, celles de Celibidache et Wand. Thielemann signe à nouveau une lecture magistrale.
La Cinquième Symphonie possède ceci de particulier que l’on se doute dès les premières mesures, de la valeur de l’interprétation. Est-ce trop présomptueux ? L’expérience prouve, en effet, depuis Furtwängler que la densité des pizzicati aux violoncelles et contrebasses introductifs sont de précieuses indications. Thielemann, dont la direction se révèle au fil des ans de plus en plus épurée, fait partie de la " lignée " de chefs capables d’extraire l’exaltation romantique et mystique de la partition. Ses gestes sont d’une clarté absolue. L’orchestre nous émeut par la beauté et la personnalité des pupitres. Il est rare d’entendre des cuivres rougeoyants et sonnants comme des orgues, des cordes à la dynamique si grande et pourtant au velouté sonore délicat, des bois fruités étincelants et humbles. Le chef et les instrumentistes sont en totale communion de pensée, heureux de jouer ensemble. La captation sobre et efficace nous fait oublier le décor néoclassique et vieillot du SemperOper de Dresde. Magistral.