Denis Tillinac : « le gaullisme c’est d’abord un romantisme »

Avec son Dictionnaire amoureux du Général, Denis Tillinac nous dévoile « son » Général de Gaulle, héros intemporel de l’Histoire de France, chef de guerre, homme d’Etat visionnaire, génie singulier à l’incroyable destin et à l’idéalisme sans faille, dont le parcours est une leçon de patriotisme pour les générations à venir. Entretien avec Olivier Bellamy.

Olivier Bellamy : Bonjour Denis Tillinac. Après un Dictionnaire amoureux de la France, vous nous proposez un Dictionnaire amoureux du Général. C’est tout naturel ! Le Général de Gaulle n’incarne-t-il pas, non seulement une certaine idée de la France mais aussi le génie français ?

Denis Tillinac : Le Général de Gaulle incarne d’abord la mémoire de la France et il incarne aussi, pour ma génération, le seul héros de l’Histoire de France moderne. On dit généralement qu’il y a deux héros dans les temps d’après la révolution, Napoléon et de Gaulle. Un héros n’est pas un sage ou un saint, c’est quelqu’un à partir duquel on peut construire un imaginaire national et le vivre.

Olivier Bellamy : Mais Napoléon a conquis alors que de Gaulle a défendu…

Denis Tillinac : De Gaulle a surtout incarné le refus de la soumission. Il débute en aventurier le 17 juin 1940 quand il décide de rompre avec son milieu, ses habitudes et sa carrière pour se lancer dans une aventure qui ne pouvait qu’être héroïque ou pitoyable. Cela pouvait mal finir, cela a failli mal finir… C’est une aventure folle qui l’a amené à partir à Londres contre l’avis de tout son entourage.

Olivier Bellamy : Charles de Gaulle l’écrivain a une place dans votre Dictionnaire amoureux du Général ?

Denis Tillinac : Oui, il y a un lien entre la littérature et la politique dans ce pays des arts et lettres. Effectivement, on peut dire que les mémoires de guerre du Général sont un des grands moments de la littérature française du 20ème siècle, dans la lignée de Chateaubriand et à égalité avec son grand chantre Malraux.

 

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Olivier Bellamy : Vous l’appelez le Général comme certains disent encore l’Empereur à propos de Napoléon, il y a un mélange de familiarité et de respect.

Denis Tillinac : Oui, les gaullistes disent le Général, ses collaborateurs y compris les plus proches l’appelaient « mon Général ». Des présidents, il y en a eu avant lui, il y en a eu après lui mais il n’y a qu’un de Gaulle. Pourquoi était-il Le Général ? Parce que sa légitimité, entérinée par les urnes à plusieurs reprises, procède de l’Histoire. Sa légitimité a été enluminée le 25 juin 1944 quand il a restauré la République en s’adressant aux Parisiens devant l’Hôtel de Ville. Puis le lendemain, en descendant les Champs-Elysées avec Leclerc, Koenig et les autres et qu’il a entonné le Magnificat dans Notre-Dame de Paris. D’une certaine façon, ce jour-là, la République a été adoubée par les capétiens et par les bonapartistes. Ça y est, tout était joué !

Olivier Bellamy : Il y a-t-il quelque chose de sacré dans l’image du Général de Gaulle et dans son attachement à la France ?

Denis Tillinac : Bien évidemment. Dès le prologue des Mémoires de guerre, il y a une identification manifeste de la France à la Vierge, à la Madone. Sa vision de la France est noble. Elle est sacralisée et le rapport de de Gaulle à son sacerdoce est un rapport qui a à voir avec la transcendance, c’est évident ! C’est pour cela que j’ai écrit qu’après son départ, on est passé du sacré au profane. Ce n’était pas facile pour Pompidou, cela l’est encore moins pour les successeurs.

Olivier Bellamy : Il y a-t-il une certaine nostalgie de votre part ? Je pense à une entrée comme grandeur par exemple…

Denis Tillinac : Bien sûr ! La grandeur c’est la dimension napoléonienne de notre mémoire. Il y a aussi la dimension monarchiste, pas le régime mais le regret de l’unité perdue. Puis il y a la dimension républicaine qui est très forte. Oui, il y a une nostalgie… Pour quelqu’un comme moi, qui n’a connu les héros qu’âgés, le gaullisme c’est d’abord un romantisme. Un romantisme de l’action. C’est l’apologie d’un pessimisme actif qui convoque toutes les grandes figures de l’imaginaire romantique. On est dans du Victor-Hugo, du Byron et du Goethe.

Olivier Bellamy : Justement en parlant de romantisme, le Général de Gaulle disait : « Je préfère un mensonge qui élève à une vérité qui abaisse ». Etes-vous en accord avec cette idée ?

Denis Tillinac : Bien sûr, c’est pour cela qu’il a été un héros. Il n’a pas été infaillible, il a connu des échecs. Il a eu et il a encore beaucoup d’ennemis. Comme Napoléon ou Richelieu, comme tous les grands hommes d’Etat, il s’est détourné de ce qui peut être considéré comme sa famille politique d’origine. Il faut qu’un grand homme d’Etat trahisse toutes les familles politiques successivement pour que son émancipation soit totale et qu’il ne voit plus que l’intérêt sublimé, idéalisé du pays.

Olivier Bellamy : Incontestablement, le Général de Gaulle a aussi un caractère messianique. Est-ce que cela nous a laissé orphelin ? Est-ce qu’on attend toujours l’homme providentiel en France ?

Denis Tillinac : Cela ne date pas du Général cette quête de l’homme providentiel. Elle était dans l’air de son temps. Elle était aussi dans l’air de tout le XIXème siècle après les convulsions révolutionnaires et l’aventure bonapartiste. On cherchait ce roi ou cet empereur, ce héros qui allait nous délivrer.

Olivier Bellamy : Que dirait de Gaulle en voyant les désordres sociaux actuels ? Parlerait-il de chienlit ?

Denis Tillinac : Il ne faut pas faire parler les morts puisqu’on ne sait pas ce qu’ils auraient pu dire. Il a rendu un mauvais service à ses successeurs en construisant des institutions où le président de la République est bien plus qu’un simple chef de l’exécutif. Monsieur Macron doit comprendre qu’il n’est pas titulaire d’un pouvoir comparable à celui de la chancelière Merkel ou Monsieur Johnson. C’est une monarchie adoubée par les urnes. Sur le trône de l’Elysée, il y a quinze siècles d’inconscient monarchique et il y a aussi le fantôme de Napoléon. C’est un sacerdoce qui doit pénétrer le chef de l’Etat d’une espèce de sens presque divinatoire de ce que la France doit être dans son siècle. De Gaulle était réaliste, il avait conscience des réalités. Il disait même qu’il n’y a pas de politique qui fasse fi des réalités. En même temps, il assujettissait toujours ces réalités à l’idée qu’il se faisait de la France. L’idée qu’il se faisait de la France ce n’était pas la puissance, la grandeur, c’était quelque chose de haut étage qui ennoblit le cœur de tous les Français.

 

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Olivier Bellamy : Que voulez-vous dire aux jeunes lecteurs qui vont se saisir de ce Dictionnaire amoureux du Général ?

Denis Tillinac : Je veux dire que le raisonnement selon lequel les temps ont changé et qu’on ne peut pas comparer cette époque à la nôtre est totalement faux. La conception que le chef d’Etat doit se faire de son sacerdoce n’a pas changé. Il faut à la fois considérer et prendre une décision politique jamais en référence aux élections qui vont venir ou aux courtisans qu’il faut flatter, mais en référence à l’Histoire, à l’Histoire longue, à la mémoire longue de ce pays. Deuxièmement, eu égard à ce que j’ai dit sur la sacralité de la fonction, le président doit savoir se tenir et exiger de ses principaux collaborateurs qu’ils sachent se tenir. Depuis quelques générations, nos politiques ont du mal à savoir se tenir. On ne peut pas leur tendre un micro sans qu’ils parlent dedans. Pourtant, pour être efficace, le verbe présidentiel doit être rare, solennel, médité et ménager des surprises. Il n’y a pas d’exercice de pouvoir réussi sans le sens du secret. Alors, si on se débonde à tord et à travers, on démonétise la fonction. Aujourd’hui, nous sommes dans une classe politique démonétisée…

Olivier Bellamy : Parlons alors de la langue du Général de Gaulle, de sa grammaire…

Denis Tillinac : Elle est subjonctif, imparfait et puis il y a l’usage, quelque fois l’abus, du rythme ternaire qui rappelle évidement les périodes de Chateaubriand. Oui c’était un écrivain, il avait l’amour de la langue. Il écrivait tous ses discours et il les apprenait par cœur. L’époque le favorisait, beaucoup faisaient cela. Par le choix des mots, il a dressé et esquissé des portraits d’hommes d’Etat qui sont absolument admirables. Ses portraits de Laval, Hitler, Roosevelt ou Staline sont dignes de nos grands moralistes, La Rochefoucauld, Chamfort ou Jules Renard. On sent, dès Le Fil de l’épée et les conférences qui ont donné lieu à ce livre à la fin des années 1920, que sa littérature et sa prose sont celles d’un écrivain. Il se perçoit d’ailleurs comme tel lorsqu’il décrit ironiquement sa vanité d’écrivain à son éditeur, Daniel Rops, en lui disant que son style et sa pensée lui appartiennent et qu’il ne veut pas que cela soit endossé par exemple par le Maréchal Pétain. On sait en effet que cela est l’origine d’une brouille avec celui qui fut au début son protecteur, et qui l’a déçu à bien des égards.

Olivier Bellamy : Ce livre est dédié à votre père. Il y a-t-il une figure paternelle, le père de la nation aussi, chez le Général de Gaulle ?

Denis Tillinac : Oui bien sûr ! Ce n’est pas un tonton, ce n’est pas un frangin, cela ne doit pas être le cas.

Olivier Bellamy : C’est n’est pas un beauf non plus…

Denis Tillinac : Encore moins ! De Gaulle ne peut être qu’un père ! Il peut être un frère ainé, en temps de guerre, qui entraîne les copains, les plus jeunes, comme l’a été le Bonaparte pour Arcole. Dans la maturité, en état de paix et de démocratie, quand de Gaulle, par exemple, est retourné au pouvoir en 1958, c’était manifestement le père de la nation. C’était un père spiritualisé et les français avaient un rapport de respect, parfois d’irritation qui traduisait une autorité qui transcendait tous les liens paternels ordinaires. Même ses plus proches collaborateurs étaient un peu pétrifiés en face de lui.

Olivier Bellamy : S’il y a une entrée un peu secrète dans votre Dictionnaire amoureux du Général, vous conseilleriez laquelle ?

Denis Tillinac : Toutes m’ont tenu à cœur puisque j’ai longuement réfléchi avant de les concevoir. Il y a des considérations sur l’Histoire, le héros, la vieillesse, l’échec, l’acédie… Je crois que c’est la première entrée, l’acédie, qui est la plus secrète. Il était comme Churchill un grand mélancolique. L’acédie, c’est ce sentiment qu’ont ressenti certains moines en se demandant tout d’un coup : « Est-ce que Dieu existe ? Est-ce que je crois encore à quelque chose ? Est-ce que ce que je fais rime avec quelque chose ? ». Ce sentiment était quelque chose auquel de Gaulle était sujet et qu’il a su surmonter pour devenir un homme d’action, à l’occasion fougueux et intrépide. Cette entrée est peut-être la plus secrète. Autant commencer par le commencement…

 

 

Le Dictionnaire amoureux du Général, par Denis Tillinac
Editeur : Plon

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