Concours Tchaïkovsky : pourquoi tous ces concours de piano ?

Tchaïkovsky à Moscou, Chopin à Varsovie, Marguerite Long à Paris, ces concours internationaux de piano déclenchent toujours l’effervescence dans le monde musical. Nous nous précipitons sur notre smartphone dès l’annonce du palmarès. Nous discutons des mérites de tel ou tel(le) candidat(e). Pourquoi ces concours nous fascinent-ils autant ? A quoi servent-ils ? Qui sont les pianistes qui s’y présentent ? Plongée dans un monde où le talent côtoie une concurrence féroce.

 

Le Concours Tchaïkovsky, exemple du fonctionnement d’un concours international

A quoi reconnaît-on un grand concours ? Ses candidats viennent des quatre coins de la planète, la limite d’âge se situe à la trentaine pour favoriser une certaine maturité de jeu, et il n’a pas lieu tous les ans. Le Concours Tchaïkovsky se tient à Moscou tous les quatre ans. Vingt-cinq candidats sont sélectionnés au préalable sur dossier et vidéo. Un tirage au sort détermine l’ordre de passage, qui restera le même durant tout le concours – sauf exception réclamée par le jury. Commence alors un marathon d’endurance d’une quinzaine de jours. Trois tours départageront les prétendants au Grand Prix. A l’issue du premier ils ne seront plus que douze, et six d’entre eux seulement iront en finale. Toutes les épreuves sont ouvertes au public. Les candidats jouent par cœur. A ce niveau-là, la technique est parfaite. C’est donc la personnalité du musicien qui convaincra le jury. Parmi les vainqueurs du concours Tchaïkovsky, on peut citer Vladimir Ashkenazy en 1962, Boris Berezovsky en 1990, Daniil Trifonov en 2011, et tout récemment Alexandre Kantorow en juin 2019.

 

Pourquoi passer un tel concours quand on est pianiste ?

Stress, programme démentiel à préparer… pourquoi s’imposer tout ça ? Sans compter le prix que coûte l’inscription – le concours Tchaïkovsky demande 200 dollars par candidat comprenant le voyage et l’hébergement. Autant dire qu’on réfléchit à deux fois avant de poser sa candidature. Mais si les concours internationaux attirent autant de participants, c’est que le prestige de l’institution n’est pas leur seule motivation. Les lauréats – les candidats parvenus en finale – reçoivent une somme d’argent en fonction de leur ordre de classement. Mais les récompenses peuvent aussi se concrétiser sous forme d’engagements l’année suivante ou de l’enregistrement d’un disque. Surtout, c’est l’occasion de se faire repérer. Par les membres du jury bien-sûr, par le public sur place ou qui suit les épreuves du concours retransmises sur le net, mais aussi par la presse, par des agents et par des directeurs artistiques qui font leur moisson dans les concours. Il n’est pas nécessaire pour cela de remporter le premier prix : Lucas Debargue a vu sa carrière décoller après avoir été classé quatrième en 2015.

 

Qui sont les candidats dans les concours internationaux de piano ?

Les grands concours internationaux de piano imposent une limite d’âge : trente-deux ans pour le concours Tchaïkovsky, trente ans pour Marguerite Long et le concours Chopin. Cela laisse aux candidats le temps d’avoir acquis la maturité de jeu qu’on attend d’un grand soliste, tout en préservant le rôle de révélateur de talent du concours. Certains sortent du conservatoire, d’autres ont déjà une carrière de soliste – Martha Argerich n’était pas inconnue quand elle a remporté le concours Chopin de Varsovie en 1965. Tous ont déjà passé des concours. On ne tente pas les Jeux Olympiques du piano sans s’être frotté auparavant à quelques compétitions, même modestes. Car être doué et connaître ses partitions sur le bout des doigts ne suffit pas, encore faut-il des nerfs d’acier pour maîtriser son trac à chaque épreuve. Sur scène mais aussi dans les couloirs. On croise ses concurrents, on les entend se chauffer… Difficile de ne pas se comparer à eux. Mais quand on parvient à s’immerger totalement dans la musique, la victoire est parfois au bout du chemin, et avec elle la notoriété. En 2005, Rafal Blechacz raffle au concours Chopin, outre le Premier Prix, les quatre prix spéciaux d’interprétation et le prix du public. Le jury va même jusqu’à ne pas décerner de Second Prix pour mieux marquer l’écart avec les autres candidats !

 

Pourquoi le public est-il passionné par les concours ?

Avouons-le, ces artistes nous fascinent. Ils transcendent la technique pour atteindre les cimes de la beauté, alors qu’ils sont dans un environnement de stress maximal. Une capacité qu’ils partagent avec le patinage artistique. Ces pianistes sont des athlètes de haut niveau. Dans la salle ou sur internet, on vibre avec eux, on attend comme eux la fin de l’introduction d’orchestre, on frémit pour une note à côté. En concert aussi, me direz-vous. Mais dans le concours, il y a le suspens. Qui va gagner ? Et quand un compatriote gagne, comme Alexandre Kantorow – premier français à remporter le concours Tchaïkovsky ! – on ne peut pas s’empêcher de faire un peu « cocorico ». Au-delà de la performance, il y a aussi de la curiosité. Car on sait qu’on retrouvera tôt ou tard les lauréats programmés dans la saison de la grande salle la plus proche de chez nous.

 

Quand le jury n’arrive pas à se mettre d’accord… ou les polémiques du concours Chopin

Parfois, on n’est pas d’accord avec le jury. C’est aussi à ça que sert le « prix du public ». Mais de temps en temps, les membres du jury ne sont pas d’accord entre eux. En 1980, Martha Argerich avait claqué la porte du concours Chopin parce qu’Ivo Pogorelich allait être éliminé avant la finale. Paul Badura-Skoda et Nikita Magaloff partageait son enthousiasme pour celui qu’elle appelait le « nouveau Horowitz ». Plus récemment, en 2010, Yuliana Avdeeva a soulevé la controverse. Si on peut se réjouir de la nomination d’une femme au concours Chopin – ça n’était plus arrivé depuis Martha Argerich en 1965 – on peut néanmoins regretter qu’elle ait été préférée à Ingolf Wunder, le favori du public, de la critique et de la presse, qui ne s’est vu attribué qu’un deuxième prix ex-aequo avec Lukas Geniušas. A noter que Yuliana Avdeeva sera au jury de la prochaine édition du concours Marguerite Long en novembre 2019, présidé par Martha Argerich.

 

Est-il encore nécessaire de gagner un grand concours pour être connu ?

Aujourd’hui certains pianistes tentent d’autres moyens pour se faire connaître. Valentina Lisitsa a misé sur YouTube. Des centaines de milliers de personnes ont visionné ses vidéos, faisant du même coup décoller sa carrière. Mais les concours internationaux restent la voie royale. Aurions-nous connu le coréen Seong-Jin Cho en Europe s’il n’avait pas été révélé en 2015 par le concours Chopin ? Peut-être pas. Et cela aurait été dommage.

Sixtine de Gournay

 

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