Charles Gounod : Entre romantisme et mysticisme

Avec "Faust", pilier du répertoire lyrique français, la France n'a-t-elle pas son chef-d'œuvre romantique ? Si les compositions religieuses de Gounod sont oubliées, ses opéras tiennent toujours l'affiche.

Gounod naît le 17 juin 1818. Après la mort de son père en 1823, sa mère se fait pour vivre professeur de piano. Gounod démontre très tôt des aptitudes musicales. Elles frappent son professeur de solfège, qui n’est autre que le ténor Gilbert Duprez. Impressionné par l’audition de l’Otello de Rossini et du Don Giovanni de Mozart, Gounod décide d’embrasser la carrière de compositeur. On lui fait alors prendre des leçons avec Reicha (1770-1836), camarade de Beethoven, professeur de Berlioz entre autres, puis avec Halévy, au Conservatoire. Par trois fois, il tente le prix de Rome, qu’il reçoit la troisième fois (1839). Rome l’attend, et la Villa Médicis, dirigée alors par Ingres. Gounod est foudroyé par Rome. Les pages de ses Mémoires à ce sujet sont d’un lyrisme presque douloureux. Il n’aura de cesse, toute sa vie, d’y retourner. Certes, il y a le ciel, les ruines, mais surtout il y a Saint-Pierre, la chapelle Sixtine où l’on joue Palestrina. Il a composé juste avant son départ un Agnus Dei fort loué par Berlioz. Sa pente est là. Il compose une messe, des pièces religieuses (O Salutaris) et des mélodies (Le Soir). Il devient l’ami de Charles Gay, futur cardinal, et reçoit l’enseignement du Père Lacordaire. Pendant deux ans, il veut se faire prêtre.
C’est à Rome aussi que Gounod rencontre Pauline Viardot, puis Fanny Hensel, la sœur de Mendelssohn. Fanny lui joue des œuvres dont il ne sait rien, surtout Bach, mais aussi Beethoven (à quelques mois de sa mort, Gounod redira que la Neuvième Symphonie est selon lui l’œuvre fondamentale du XIXe siècle). Il quitte Rome un an après la date prévue, dans le déchirement. Il voyage, passe par Vienne, où il découvre La Flûte enchantée. Là on lui demande un Requiem, joué à la cathédrale. Il va à Berlin, chez les Hensel. A Leipzig, Mendelssohn lui joue du Bach sur l’orgue de Saint-Thomas.
Déjà à Rome, Gounod était hanté par un sujet : Faust. Mais, rentré à Paris, il choisit de persévérer dans la voie de la musique religieuse. Il devient une sorte de maître de chapelle auprès de l’abbé Demarsais. Pendant cinq ans, il s’abandonne au travail spirituel. Il signe ses lettres " l’abbé Gounod ", compose un Sanctus, un Benedictus. Toujours Gounod aura ainsi des phases de religiosité exacerbée.
De celle-ci, il sort en 1851. Son frère est mort, il doit pourvoir aux besoins de la veuve et des orphelins. Il veut sortir de son obscurité et compose son premier opéra, Sapho, créé le 16 avril 1851. Réception mitigée. Son ami Théophile Gautier y entend " l’habitude d’écrire pour l’église ". Le 20 avril 1852, il épouse Anna Zimmermann, qui intrigue les biographes par son effacement. Dans le même temps, il devient directeur de l’Orphéon de la Ville de Paris. Une nouvelle œuvre paraît alors : Ulysse, musique de scène pour la tragédie de Ponsard. Offenbach dirige. La tragédie tombe, et la musique avec. Reyer écrit : " Sous les frises du théâtre, il se croit encore quelquefois sous les voûtes de l’église. "
Nouvelle tentative d’opéra : La Nonne sanglante, fin 1854. Mais Gounod, désormais renommé pour ses œuvres sacrées – notamment la fameuse Méditation sur le Premier Prélude de Bach, de 1853, vite devenue un tube -, ne convainc pas sur scène. On lui reconnaît des qualités, mais l’œuvre tombe, à jamais. Combien plus éclatant sera le succès de sa Messe de sainte Cécile, créée l’année suivante ! Et puis ses mélodies commencent à courir les salons (ainsi Mon habit, paroles de Béranger). En 1856, il est devenu sinon une célébrité, en tout cas une figure de la vie musicale. Il reçoit la Légion d’honneur. Un fils, Jean, lui naît.C’est alors que le directeur du Théâtre-Lyrique, Carvalho, demande au débotté à Gounod de lui écrire un opéra. Et pourquoi pas un Faust ? Stupéfait, Gounod rétorque : " Faust ? Je l’ai dans le ventre depuis des années ! " Gounod abandonne son projet d’Ivan le Terrible et de La Reine de Saba pour Faust, dont le livret est tiré d’une pièce de Michel Carré jouée en 1850 et adaptée par Jules Barbier. Il poursuit toutefois son Médecin malgré lui, presque à titre de délassement : c’est un grand succès (une centaine de représentations). Le public aime son Gounod bien français, rieur et tendre.
De la tendresse, il y en a dans Faust, créé le 19 mars 1859 devant un parterre prestigieux (Delacroix, Berlioz, Auber, Reyer…). Mais Gounod dira lui-même : " Le succès de Faust ne fut pas éclatant. " Cinquante-sept représentations seulement. Le public ne comprend pas tout. Cela manque de mélodie. Mais Gounod a, pour Faust, remanié bien des passages et fait toutes les concessions aux nécessités du théâtre. Le métier rentre.
Il donne au public ce qu’il aime : Philémon et Baucis en 1860, séduisante pastorale, et La Colombe, dont le charme suranné opère encore. L’opéra supplante la musique religieuse dans son activité. D’ailleurs, Gounod ne croit plus. Il devient un des musiciens intimes du couple impérial. En 1862, il donne La Reine de Saba. Peut-être est-il plein, alors, du Tannhäuser parisien (1861) : on lui reproche d’avoir commis une œuvre trop allemande ! Blessé, il se réfugie en Italie (" j’aurais dû ne jamais la quitter ") et en Allemagne, compose un peu, dirige ses œuvres. Une fille, Jeanne, naîtra bientôt.
De retour à Paris, il hésite : Mignon ou Mireille ? Ce sera Mireille, d’après Mistral. Fatigué de Paris, il se réfugie auprès du poète félibrige, découvre avec émerveillement le pays de Mireille. Par bien des aspects, Mireille annonce Carmen. Las, le succès, en mars 1864, le fuit (vingt-cinq représentations). Faust triomphe, mais Gounod ne retrouve pas la recette magique.Il s’est épris du Sud, " l’Italie de la France ". Son prochain sujet sera Roméo et Juliette, qu’à Rome déjà il avait envisagé et que le Roméo de Berlioz n’a pas découragé. Il cherche à Fréjus le ciel de Vérone. La vie y est succulente. Gounod est élu à l’Académie des beaux- arts grâce au soutien de Berlioz. Et voici : Roméo et Juliette, créé le 27 avril 1867, est un immense succès et est repris la même année à New York et Milan, puis à Vienne. Gounod consacre de plus en plus de temps à diriger ses œuvres un peu partout, à veiller aux contrats, à explorer des livrets possibles. Il a des affaires de cœur avec des dames du monde. Il retourne à Rome début 1869. Il y renoue définitivement avec la foi et écrit Rédemption, créé en mars, un mois après que Faust fut entré au répertoire de l’Opéra de Paris.
Quelque chose, alors, se brise. Il vit en 1870 une profonde crise mystique et s’alarme de la défaite française. Réfugié à Londres, il donne un De Profundis et une ode à sa patrie, Gallia. Il commence son nouvel opéra, Polyeucte. Et le voici qui tombe entre les griffes d’une Mrs. Weldon, fondatrice d’un pensionnat dont elle fait de Gounod le saint patron. Pendant plus de trois ans, Gounod va demeurer chez les Weldon, loin des siens, comme captif, dans une grave détresse nerveuse. Il compose force mélodies et œuvrettes religieuses jouées notamment à l’Albert Hall et au Crystal Palace.
Un vieux sage
Alors que Gounod est au plus mal, le docteur Blanche (qui abrita dans sa maison de santé Nerval et Maupassant) réussit, en 1874, à le rapatrier manu militari. Chez Mrs. Weldon, il laisse ses manuscrits. Longtemps la dame le poursuivra de sa vindicte et de procès. Paris fête son musicien retrouvé.
Pendant dix mois, Gounod réécrit de mémoire son Polyeucte et s’y épuise : mais on lui rapporte son manuscrit, ainsi que celui de Rédemption et d’un George Dandin. Son esprit est voué tout entier à la prière, au salut. La religion prend le premier rang. Polyeucte est une " œuvre d’art apostolique ". Il compose des messes telle la Messe du Sacré Cœur de Jésus (31 janvier 1876). En 1877, son Cinq-Mars est jugé faible et Polyeucte, en 1878, n’a que vingt-neuf représentations. N’importe, Gounod s’est assigné d’autres missions. Il œuvre à une " suite de scènes dramatiques " sur Héloïse et Abélard, Maître Pierre, ne s’interrompant que pour son dernier opéra, Le Tribut de Zamora (1881), qu’il veut à rebours des nouveaux courants, fidèle à l’esprit de Mozart ; mais c’est Mozart au pays des patriarches bibliques – le wagnérisme triomphant ne le lui pardonne pas.
Gounod devient ce sage qui reçoit dans son hôtel particulier de la place Malesherbes. Il dirige ses œuvres, compose messes, mélodies, quatuors. Il ploie sous les honneurs, admoneste la jeunesse qui préfère la " sensation " au " sentiment " ; il rédige traités spirituels et vastes oratorios, notamment Mors et Vita, exécuté en 1886 devant la reine Elisabeth de Belgique puis la reine Victoria, enfin au Trocadéro à Paris. Il orchestre la Namouna du pauvre Lalo frappé d’hémiplégie et devine le génie naissant de Debussy, Prix de Rome pour son Enfant prodigue (1884). Ses opéras continuent leur chemin. Certes, Sapho et Le Tribut de Zamora, souvent repris, seront bientôt oubliés, mais le 4 novembre 1887, jour de la Saint-Charles, on célèbre la cinq centième de Faust, et en 1888 Roméo et Juliette entre au répertoire de l’Opéra.
Les œuvres religieuses de Gounod sont alors fort prisées, tels la Messe de Jeanne d’Arc que Gounod dirige à Notre-Dame de Paris et son Saint François d’Assise (1891). Il est invité à une tournée de cinq mois aux États-Unis, mais renonce à la demande d’Anna. Il apprécie les jeunes compositeurs, comme Dukas, qu’il écoute et encourage. Il s’interroge sur l’avenir de l’art, qu’il regarde un peu dans le rétroviseur : " Palestrina et Bach ont fait l’Art musical et sont pour nous les Pères de l’Église, il importe que nous restions leurs fils ", dit-il.
Il meurt le 18 octobre 1893. Ses funérailles nationales, à la Madeleine, attirent vingt mille personnes. Un an plus tard, on fête à Garnier la millième de Faust. Le reste de son œuvre, progressivement, s’efface. Les plus grands interprètes l’auront servi, et nombreux sont les compositeurs français nés de son harmonie et de sa courbe mélodique. Alors, à quand la " Gounod Renaissance " ?