CARL NIELSEN : L’AUTRE GRAND MUSICIEN DU NORD

Né il y a 150 ans, comme Sibelius, le Danois Carl Nielsen est encore peu connu chez nous. Les Anglo-Saxons, qui ont échappé à la pensée unique de l'après-guerre en France, jouent et apprécient ce compositeur original. Son temps serait-il venu ici ?

Les hasards sont ainsi, mais Carl Nielsen, le plus connu des compositeurs danois, naquit la même année que l’autre grand musicien scandinave, Jean Sibelius. Issu d’une famille pauvre et nombreuse, Nielsen naît le 9 juin 1865 en Fionie, la seconde plus grande île du Danemark. À quatorze ans, l’adolescent devient musicien militaire au sein du régiment stationné à Odense, où il travaille le violon et les cuivres. Rapidement, ses progrès sont remarqués et plusieurs protecteurs facilitent son départ pour Copenhague. Là, après avoir été reçu par le directeur Niels Gade, personnage auréolé dans toute l’Europe pour sa proximité avec Mendelssohn et Schumann, et par Valdemar Tofte, un élève du fameux violoniste Joseph Joachim, Nielsen intègre le Conservatoire royal de musique (1884-1886). Outre divers remplacements comme violoniste dans les orchestres de la ville, le besoin de composer s’empare de lui, qui ne le quittera plus jamais. Diplômé, il rejoint les rangs de l’Orchestre royal de Copenhague en 1889 et y officie durant une quinzaine d’années comme second violon de rang ; là, il découvre le grand répertoire européen et ne cache nullement son admiration pour le chef d’orchestre en titre, le Norvégien Johan Svendsen (1840-1911), par ailleurs un grand ami d’Edvard Grieg, dont le talent permet d’améliorer très sensiblement les qualités d’une phalange jusquel à plutôt somnolente et routinière.
Après avoir obtenu une bourse, Nielsen effectue un voyage d’étude en Allemagne (où il rencontre Jean Sibelius), en France et Italie (1890-1891). Si sa fascination pour la musique de Wagner est aussi intense que passagère, son intérêt pour celle de Brahms sera en revanche plus profond et durable. Voici que Nielsen écoute avec avidité tout ce qui se joue dans ces centres artistiques de premier plan.
Un musicien humaniste
À Paris, il tombe amoureux d’une jeune artiste danoise, sculpteur de talent, Anne-Marie Brodersen, qui deviendra rapidement son épouse et dont il aura trois enfants. Trois ans plus tard, en 1894, lors d’un nouveau congé de l’orchestre, il se rend à Berlin et à Vienne où il tente de faire jouer sa Symphonie n°1. À l’occasion, il rencontre le vieux Brahms, qu’il apprécie, mais il manifeste peu d’enthousiasme à l’égard de Richard Strauss, dont la personnalité lui déplaît fortement.
Au Danemark, sa position se consolide progressivement et plusieurs de ses musiques obtiennent un beau succès populaire ­ même si la critique professionnelle n’adhère pas unanimement. Les oeuvres comme la Suite pour cordes (1888), les Cinq Pièces pour piano (1890), les Quatuors à cordes en sol mineur et fa mineur, la Sonate pour violon et piano n°1 (1894) en font un brillant héritier du classicisme de l’âge d’or de la musique danoise et du premier romantisme scandinave.
Assez rapidement cependant, Nielsen se pose en critique affirmé du romantisme tardif alors dominant, et décide de faire évoluer son esthétique vers davantage d’objectivité et d’individualité. En témoigne sa période dite " psychologique " où, porté par ses nombreuses lectures et sa philosophie humaniste de l’existence, il illustre sa conception de l’homme. Plusieurs partitions majeures voient le jour et portent la marque de cet optimisme assumé : on pense à sa Symphonie n°2 qu’il sous-titre " Les Quatre tempéraments ", à Hymnus Amoris, cantate pour solistes, choeur et orchestre basée sur des textes traduits en latin, aux Humoresques-Bagatelles pour piano, sans oublier le Quatuor à cordes en mi bémol majeur. En quelques années, il est évident que Carl Nielsen s’est hissé au sommet de la création musicale du petit royaume danois. Cette phase lumineuse de son existence s’enrichit encore de chefs-d’oeuvre comme l’ouverture Hélios, écrite sous le soleil d’Athènes (1903), Le Sommeil pour choeur mixte et orchestre (1904), sans oublier les deux opéras, l’un biblique et voisin de l’oratorio, Saül et David (1898-1901), l’autre, Maskarade (1904-1906), opéra bouffe proche de l’âme de ses compatriotes, inspiré par Mozart et Ludvig Holberg, rapidement considéré comme le grand opéra national danois pour la justesse et la pertinence de ses personnages. Le sommet incontestable de cette période est l’une de ses plus grandes réussites orchestrales : la Symphonie n° 3 dite " Espansiva " (1910-1911), communicative, pleine de vitalité et d’une extrême originalité ; si, avec cet opus, Carl Nielsen domine la création musicale du pays, il va bientôt connaître des bouleversements profonds, aboutissant à l’apogée de ses forces créatrices.
L’horrible et interminable Première Guerre mondiale, accompagnée de profonds changements dans la société et les arts, modifie le regard de Nielsen sur le monde et sur la vie. Des interrogations se font jour sur sa propre musique, face au modernisme qu’il aborde cependant avec une grande ouverture d’esprit. S’ajoutent à cela des soucis conjugaux, un surmenage au sein d’une société artistique absorbante et une implication toujours plus exigeante dans son acte créateur pour lequel il exige de ressentir et de bénéficier d’un " courant de fond ". Enfin, il commence à ressentir les stigmates du vieillissement au moment où il aborde la soixantaine.
De ce maelström douloureux résultent les Symphonies n°4 " Inextinguible " (1915-1916) et n° 5 (19211922), sommets de son art orchestral, au sein desquelles s’affrontent de façon dramatique et inédite, selon ses propres termes, les forces de vie et les forces de destruction. Deux types de musiques bien distinctes, mais souvent concomitantes, symbolisent ces deux forces. Les unes sont exigeantes et novatrices, comme la Chaconne, Thème avec Variations pour piano (1916-1917), Pan et Syrinx pour orchestre (1918), ou encore deux pièces pour violon seul assez arides mais d’une grande intensité: Prélude et thème avec variations (1923) et Preludio e presto (1927). Les autres sont plus légères et immédiatement acceptées par le public de l’époque ­ on y trouve trouvent la très populaire humoresque lyrique pour solistes, choeur mixte, choeur d’enfants et orchestre intitulée Printemps en Fionie (1921), sans oublier la délicieuse suite orientalisante tirée de la pièce Aladdin d’après l’écrivain danois Adam Oehlenschläger ; témoin encore de cette veine foisonnante et colorée, le célébrissime Quintette pour instruments à vent gagnera rapidement ses lettres de noblesse sous toutes les latitudes, tant au concert qu’au disque.
En tant que chef d’orchestre Nielsen ne fit pas l’unanimité, ce qui ne l’empêcha pas de diriger pendant plus de deux décennies au Théâtre royal de Copenhague, à la salle de concert des très appréciés jardins de Tivoli placés au centre de la ville, et d’être invité à prendre la baguette à Göteborg sur l’invitation de son ami et admirateur, le compositeur et chef suédois Wilhelm Stenhammar. Contrairement à Sibelius qui ne dirigeait que sa propre musique, il défendit régulièrement d’autres compositeurs. De plus, Nielsen contribua à asseoir sa réputation en Europe occidentale en dirigeant lui-même ses grandes partitions. Il se produisit avec succès à Amsterdam (1912, 1920), Berlin (1922), Londres (1923) et Paris (1926), où l’on donna le 21 octobre à la Salle Gaveau sa Symphonie n° 5, ses concertos pour piano et pour flûte, cinq mouvements de la musique d’Aladdin. Là, il rencontra Ravel, Honegger, Roussel et reçut la Légion d’honneur.
Un héros national au Danemark
Le soixantième anniversaire de Carl Nielsen, en 1925, est l’occasion pour son pays de le reconnaître comme un de ses plus grands fils, à l’image du célèbre écrivain Hans Christian Andersen (1805-1875). Les manifestations exceptionnelles organisées en son honneur ne peuvent toutefois masquer l’amertume du créateur, alors plutôt pessimiste et déçu de n’avoir pu connaître une plus totale adhésion à sa musique. La parution de son livre de souvenirs de jeunesse, Mon enfance en Fionie, est unanimement fêtée pour ses qualités littéraires.
On imagine volontiers l’impact stimulant, bien que parfois dérangeant, de ses contacts humains et musicaux avec Igor Stravinsky, Béla Bartók et Arnold Schoenberg, sans compter sa connaissance des partitions de Hindemith et du groupe des Six au cours des dernières années de son existence. Affaibli par une maladie cardiaque assez invalidante, inquiet devant le devenir incertain du monde, il trouve malgré tout la force et l’enthousiasme d’aborder les motets inspirés de Palestrina (Trois Motets) et l’orgue (Commotio), puis d’écrire ses concertos pour flûte (1926) et pour clarinette (1928), très contrastés, où une fois encore il réussit à se renouveler tout en charmant et bousculant les auditeurs.
Aujourd’hui, l’étendue considérable de son oeuvre constitue un héritage artistique certes difficile à évaluer (et trop souvent ignoré), mais rempli de réelles beautés, d’audaces et d’une forte individualité. Sa sixième et ultime symphonie, dite à tort " Semplice " (1924-1925), reçue avec perplexité, est l’aveu des doutes qui assaillent le créateur âgé, situé à l’intersection des diverses lignes de faille qui traversent le monde européen à partir de la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle.
Loué (bien que trop modérément) hors des frontières danoises pour sa musique orchestrale et son Quintette à vents, adulé au sein de son pays pour ses chansons et ses oeuvres chorales profondément populaires, Carl Nielsen mérite, à n’en point douter, un retour en grâce. L’année du cent cinquantième anniversaire de sa naissance devrait être l’occasion idéale de donner à l’ensemble de sa production la place qui lui revient de droit dans l’histoire de la musique occidentale.