Depuis plus de 50 ans, le Prix Vauban de l’Association des Auditeurs de l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale récompense des ouvrages qui contribuent au développement de l’esprit de défense.
Le Prix Vauban distingue cette année le livre de Dominique Moïsi, Le triomphe des émotions, publié aux éditions Robert Laffont. Cet ouvrage prolonge une réflexion engagée il y a une quinzaine d’années dans une autre publication intitulé La géopolitique des émotions.
Dans Le triomphe des émotions, l’auteur adopte une démarche particulièrement originale en faisant ressortir combien les émotions ou les passions animant aujourd’hui le monde expliquent certaines réalités des relations entre Etats ou entre groupes d’Etats liés par des solidarités diverses. A cet égard, il distingue parmi eux trois groupes dominants formant une sorte de nouvel ordre émotionnel : l’Orient global, le Sud global et l’Occident global, les deux premiers se défiant du dernier. Entre eux, c’est le choc des émotions à partir desquelles il fait apparaître les contours d’une véritable cartographie émotionnelle du monde. Les affrontements, comme les guerres en Ukraine ou à Gaza, représentent autant de catalyseurs à la confrontation de ces émotions qui s’opposent. Il parvient ainsi à identifier certaines émotions irréductibles et opposées, une véritable matrice s’appliquant à l’ensemble du monde.
Sans développer ici sur les différentes émotions traversant aujourd’hui les relations internationales – la peur, la colère ou l’espoir – son ouvrage invite nécessairement le lecteur à s’interroger sur le fait que le triomphe des émotions puisse aussi correspondre à la défaite de la raison. Le recul de la raison dans un monde qui se laisse submerger par ses émotions apparaît en effet comme l’un des traits fort de son ouvrage. Or, la raison – valeur conçue comme universelle – issue des Lumières, que l’Occident avait cru pouvoir partager avec le monde, se trouve aujourd’hui contestée par nombre de pays qui la présentent plutôt comme l’étendard justifiant en réalité notre domination du monde. Il en ressort une réalité forte : la raison ou les émotions occidentales ne sont plus partagées par l’ensemble du monde – si elles ne l’ont jamais été réellement un jour – du moins, elles sont contestées par une part croissante d’Etats. Il décèle ici les racines d’un véritable divorce émotionnel planétaire.
À l’instar des précédentes publications de Dominique Moïsi, ce nouvel ouvrage apporte un éclairage original et utile dans un monde de plus en plus incertain où les relations entre pays deviennent de plus en plus liquides et où l’Occident est travaillé par des doutes identitaires, la montée des populismes et une forte polarisation de ses sociétés. Néanmoins, ainsi qu’il le souligne, nombre de nos valeurs demeurent d’actualité face au monde mais il nous revient aujourd’hui d’imaginer une nouvelle méthode pour les préserver et les promouvoir. Là serait peut-être la source d’une nouvelle ambition pour l’Occident ou du moins la clé de sa résilience ? Pourquoi pas, justement, un espoir possible ?
Dominique Moïsi est l’un des plus grands spécialistes français de la politique internationale et des questions géopolitiques. Son parcours l’a conduit à côtoyer tant les plus éminents spécialistes de sa discipline que les acteurs politiques les plus déterminants de nombreux pays, lui offrant ainsi des perspectives privilégiées sur les questions qu’il aborde. Il a enseigné dans différentes Universités ou Ecoles prestigieuses, françaises et étrangères. Ses travaux et nombreuses publications, très remarqués au-delà même de nos frontières, ou encore ses articles dans la presse internationale font de lui un véritable « spectateur engagé », pour reprendre ici l’oxymore de Raymond Aron, celui qui, pris dans la matière de la géopolitique et, plus particulièrement, du fait actuel, parvient à s’en extraire en même temps pour pouvoir le commenter avec la distance pertinente.
Le Prix Vauban est remis avec le soutien du GICAT (Groupement des industries françaises de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres) et de Radio Classique.