Georges Pompidou et l’art à Chambord

Pour cette avant-dernière émission de la Grande Galerie de Radio Classique, faisons une plongée dans la modernité avec l’exposition « Georges Pompidou et l’art » qui se tient au château de Chambord du 18 juin au 19 novembre. Vous savez peut-être que le Centre Pompidou à Paris fête cette année les quarante ans de sa création et qu’à cette occasion il aide au montage d’événements d’envergure comme cette exposition à Chambord pour laquelle il prête une bonne partie de la centaine d’œuvres en lien avec Georges Pompidou qui fut le président de la République française de 1969 à 1974, l’année de sa mort.

1.Introduction
A propos de cette exposition, la première question qui vient en tête est bien évidemment pourquoi célébrer Georges Pompidou à Chambord ? D’abord parce que cet homme politique aimait l’art et particulièrement l’architecture. Chambord, ne l’oublions pas, étant un modèle architectural pour tous les créateurs depuis la Renaissance avec son plan symétrique, son escalier à double révolution inspiré par Léonard de Vinci, sa forêt de cheminées, son allure de ville idéale et compacte. D’autre part, Georges Pompidou adorait la chasse et la forêt de Chambord avec ses 5000 hectares était le lieu idéal pour cette passion. Mais ce n’est ni l’architecture ni la chasse qui sont au cœur de cette exposition mais l’amour de Georges Pompidou pour l’art, d’où le sous-titre : Une aventure du regard.

2.Avant la présidence
Certains se souviennent que Georges Pompidou est auvergnat mais on a oublié qu’il est né en 1911 à Montboudif dans le Cantal. Alors qu’il est étudiant en hypokhâgne à Toulouse puis en khâgne à Paris, déjà amateur de livres, il achète sa première œuvre d’art : La femme 100 têtes de Max Ernst, une sorte de roman surréaliste à base de gravures collées mélangeant morceaux d’encyclopédies et illustrations d’ouvrages du XIXe. Ce premier achat n’est pas anodin car il montre ce goût de Georges Pompidou pour un art de liberté absolue. Liberté que ce conservateur dans l’âme n’appliquera pourtant que très peu lorsqu’il sera au pouvoir puisqu’il nomme le conservateur Maurice Druon aux Affaires culturelles. En 1935, il épouse Claude Cahour, la femme essentielle de sa vie qu’il traîne chez les antiquaires et dans les galeries comme celle de Jeanne Bucher, à laquelle le musée Granet d’Aix en Provence dédie son expo d’été. Il enseigne quelques années à Marseille, à Paris, puis en 1944 c’est le décollage : chargé de mission, puis chef du gouvernement provisoire, puis chef de cabinet, puis Premier ministre de De Gaulle. Jusqu’en 1969, Georges Pompidou alterne fonctions politiques auprès du Général et poste à la banque Rothschild. En juin 1969, il est élu président de la République.

3.Collection 1
Dès leurs premières années communes, Georges Pompidou et sa femme Claude collectionnent. Ils visitent les galeries contemporaines : la galerie Jeanne Bucher, nous l’avons dit, mais aussi celles de Raymond Cordier, Iris Clert, Denise René, Karl Flinker ou Mathias Fels. Avec des moyens financiers accrus grâce à son travail à la banque Rothschild, Georges Pompidou passe des peintres abstraits comme Herbin à l’art cinétique, cet art impliquant le mouvement du spectateur, avec des œuvres de Vasarely ou Cruz-Diez. Dès qu’il est nommé Premier ministre, il choisit d’accrocher une toile noire de Pierre Soulages dans son bureau. Le contraste avec les tapisseries XVIIIe et le mobilier Régence est saisissant. Avec ce geste, c’est la création contemporaine qui entre dans la sphère du politique. Des toiles de Nicolas de Staël, Braque, Ernst et Fautrier rejoignent vite les bureaux de Matignon. Et puis Georges Pompidou aime les Nouveaux réalistes, provocateurs, comme Arman, Niki de Saint-Phalle ou Tinguely. Et puis aussi la Nouvelle Figuration, celle d’Adami, Monory ou Arroyo, celui-ci ayant cet été une rétrospective à la Fondation Maeght de Saint-Paul de Vence. Décidément cet été est très pompidolien.

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« L’œuvre d’art, c’est l’épée de l’archange. Il faut qu’elle nous transperce ». Lorsque Georges Pompidou prononce cette superbe phrase en 1966, il ne sait pas encore combien de blessés les œuvres d’art contemporaines qu’il adore vont faire en France. En effet, certains visiteurs de l’appartement privé des Pompidou se poussent du coude devant la Brise d’amour de Gérard Deschamps, un tableau fait de sous-vêtements féminins froissés accrochés directement sur une toile. Les amateurs d’art classique se tordent le nez en observant la Victoire de Samothrace d’Yves Klein, sculpture antique peinturlurée de bleu foncé. Quant aux hôtes de l’Elysée, ils se demandent s’ils sont dans une scène de l’Odyssée de l’espace en pénétrant dans le salon Paulin, ovni de verre fumé et de jersey beige, et dans le salon Agam aux 9000 nuances colorées. Côté privé, la collection des Pompidou, riche en œuvres d’Estève, Survage, Manessier, Poliakoff, Zao Wou-ki ou Jean-Pierre Raynaud, marque une pause lorsque Georges Pompidou est au pouvoir suprême. Par manque de temps mais aussi par déontologie.

5.Expo 60-72
En 1972, Georges Pompidou lance l’idée d’une exposition au Grand Palais sur la création actuelle. « 60-72 », puisque tel en sera le titre, devra donc établir le bilan de douze années d’art contemporain en France. Le président surveille de près les efforts de François Mathey, le commissaire de l’exposition. Celle-ci se solde par un fiasco car certains artistes, comme ceux du groupe des Malassis, retirent leurs œuvres sous prétexte que l’art ne peut pas fricoter avec le pouvoir, surtout les créations de ceux qui s’étaient engagés en mai 68. Lors de la manifestation organisée par les créateurs non retenus, deux cents policier chargent contre ceux qui scandent « Non à l’art fric ! Non à l’art flic ! ». Le président Pompidou n’inaugure même pas son exposition.

6.Architecture
Et bien nous revoici au cœur de l’exposition Georges Pompidou et l’art à l’occasion de cette Spéciale Chambord. Si, côté architecture, la présidence Georges Pompidou reste noircie par la destruction des halles métalliques de Baltard, elle est sauvée par la construction de Beaubourg. Vous allez me dire que le bâtiment n’est pas une réussite mais l’idée germée dans la tête de Pompidou dès 1969 est géniale : réunir un musée célébrant aussi bien les arts plastiques, que l’architecture, le design et la création industrielle et y ajouter une bibliothèque ouverte à tous et un centre de recherches musicales. Au beau milieu du quartier ancien de Beaubourg, Pompidou accepte le projet de Piano et Rogers constitué de cinq planchers vides de cloisons, les gaines d’aération, les conduites d’eau et d’électricité tant rejetées vers l’extérieur du bâtiment de métal et de verre. D’où ces réseaux colorés de jaune, bleu ou vert correspondant à ces fonctions. D’où ce surnom de raffinerie qui va accompagner le Centre dès son inauguration en 1977. Seul hic, le musée installé au 3e et 4e étages, ayant besoin de cimaises fixes pour accrocher ses œuvres, on demanda dans les années 80 à Gae Aulenti de modifier ces plans libres révolutionnaires.

7.Conclusion
Alors, que retenir des liens de Georges Pompidou et l’art ? Laurence Bertrand-Dorléac rappelle dans le catalogue de l’exposition que « l’image est plutôt resté du président qui aimait déserter le champ politique pour l’intimité du foyer mais aussi de sa famille d’élection, les livres, la musique et l’art » C’est vrai que sa collection personnelle, même si le format des œuvres est réduit, est impressionnante de qualité et la visite de l’exposition de Chambord montre son œil et son engagement. C’est vrai que Georges Pompidou a, à son actif, aussi bien la création de Beaubourg que celle du musée Picasso qui n’ouvrira pourtant qu’en 1984 et celle d’Orsay pour l’art du XIXe siècle qui n’ouvrira qu’en 1986. On devrait surtout garder en mémoire les liens que Georges Pompidou tissera avec les artistes comme Pierre Boulez pour la musique, ou Hartung, Tinguely, Vasarely ou Georges Mathieu pour les arts plastiques. Ces liens témoignent d’un intérêt véritable et non d’un simple vernis culturel. « Esthète et aventurier par procuration », souligne encore Laurence Bertrand Dorléac. « Incarnation du mouvement de son époque », rappelle Yannick Mercoyrol, le commissaire de l’exposition de Chambord. Image essentielle pour l’art du XXe siècle doit on dire en conclusion.

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