La réputation de Paul Hindemith n’est pas facile : son " austérité " ne serait qu’ennui ou sécheresse; sa méfiance face à la tonalité augurerait une modernité, certes, mais mal assumée et Gould – dans la notice de son propre disque Hindemith, Sony, 1966-1973 – en faisait l’anti-Webern,donc sans intérêt pour l’avenir de la musique! Le compositeur allemand n’est pas charmant ni assez mystique. Un autodidacte désespérément inclassable avec un visage rébarbatif, imperméable au sourire! Ce préambule parce qu’il s’agit ici de saluer le premier enregistrement d’un pianiste de trente-quatre ans qui n’a pas choisi des pages flatteuses, mais qui assume tous les risques avec cette statue du Commandeur! Et la réussite est totale, convaincante et subjuguante! Paul Montag a choisi des oeuvres de jeunesse : la Sonate opus 17, les cinq mouvements de la Suite opus 26 et les cinq Tanzstücke opus 19. Aucune d’elle n’est exempte de la fameuse" motorique " qui caractérise le style Hindemith, mais elle prend des aspects si divers, si inventifs, que nous plongeons dans un univers rythmique à la fois rigoureux et explosé, rappelant Bartók et anticipant Prokofiev. La Sonate opus 17 est un exercice foisonnant. L’évocation y est anxieuse et torturée, les fortissimi y sont terrifiants,les bouffées de violence absolues,quoique millimétrées, laissent place au retour d’évocations plus éthérées, fantasques et même fantastiques.Ceci concerne tout le programme,à l’exception de deux pages de caractère: Kleine Klaviermusik (1929) et Wir baueneine Stadt (1931), qui s’offrent comme d’apaisantes pauses! Ce que prouvent aussi la Suite et les sidérants Tanzstücke, c’est qu’en parallèle d’un discours héroïque et d’apparence noire,historiquement prémonitoire,affleurent un humour grinçant et un clin d’oeil poignant au monde libre et aux Années folles comme dans le Boston ou le Ragtime de la Suite. Le jeu puissant, mâle et plein de Paul Montag, sa si belle sonorité intrinsèque, ses basses sonnantes et profondes en font d’emblée un interprète idéal de ces oeuvres qu’il prend à bras-le-corps, avec une force sans brutalité ni abattage. S’il y avait un disque de piano d’Hindemith comparable, ce serait celui de Sviatoslav Richter dans un récital à la Grange de Meslay – Sonate n°2, Ludus Tonalis, Pyramid, 1985 -, d’une hauteur et d’une poésie qu’on retrouve ici. La révélation de ce maître disque, dans ces pièces rarement enregistrées et si bien captées, comble notre impatience.
MONTAG: HAUTEUR ET POÉSIE
Radio Classique
Le pianiste franco-américain est l’interprète idéal d’Hindesmith grâce à sa force sans brutalité, sa belle sonorité et ses basses sonnantes et profondes.