L’ÉTERNELLE JEUNESSE DE ROSSINI

Ce récital de la mezzo-soprano Karine Deshayes cultive le plaisir du chant dans un programme fort bien conçu qui dévoile les différentes facettes du compositeur.

Raphaël Merlin et Karine Deshayes se connaissent bien et ont déjà offert de passionnantes excursions communes sous l’égide du Quatuor Ébène dont Merlin est le violoncelliste. Changement de décor : voici Raphaël Merlin, devenu chef d’orchestre, et Karine Deshayes plongés en terre rossinienne. Inutile de chercher trop loin, il n’existe qu’un seul fil directeur au programme voulu par Karine Deshayes et Raphaël Merlin : le plaisir. Celui de chanter et jouer des pièces de Rossini choisies çà et là dans l’immense répertoire du compositeur parce qu’on aura de la joie à les interpréter. Cette joie est communicative – ô combien ! Tout bon plaisir doit être varié : du serio on passe au buffo, de mélodies de salon arrangées avec bonheur par Raphaël Merlin à la rare cantate Giovanna d’Arco arrangée, elle, par Salvatore Sciarrino. Et tout cela finit par l’espagnolade drolatique et fameuse, Canzonetta Spagnuola ! Les Forces Majeures n’est pas un orchestre mais un " collectif ", ensemble à géométrie variable, constitué en 2014, composé de musiciens issus de prestigieux quatuors (Ébène, Voce, Varèse, Tana, Psophos, Abegg), trios et autres quintettes et d’orchestres (National de France, National d’Ile-de-France, Capitole de Toulouse) goûtant aux délices symphoniques. D’emblée la discipline pourrait faire croire à un orchestre constitué, passant sa vie à jouer ensemble ; c’est que, là aussi, le plaisir sert de guide. L’énergie, la gourmandise même, de ce " collectif " s’emparent de chaque page – notamment les deux Temporale (celui de Cenerentola et celui du Barbier) – et insufflent à cette musique un pétillement d’autant plus vif qu’ils semblent en être eux-mêmes enivrés. Il faut écouter plusieurs fois ce petit bijou qu’est l’introduction d’Una voce poco fa, rarement entendue aussi joueuse et virevoltante. On en apprécie d’autant plus la valeur quand on sait qu’il s’agit du premier enregistrement des Forces Majeures. Le violoncelliste du Quatuor Ébène atteste ainsi que son talent fou et sa curiosité d’instrumentiste se retrouvent intacts lorsqu’il dirige l’orchestre : la transparence millimétrée des textures et la riche couleur de chaque pupitre semblent réveiller et vivifier ces pages connues et laissent à penser qu’une nouvelle renaissance Rossini serait peut-être celle de l’orchestre rossinien qui, aujourd’hui, a perdu l’âme vivace qu’Abbado lui avait ressuscitée et est trop souvent joué dans un esprit de médiocre routine. Comme dans tout ce qu’elle fait, Karine Deshayes est ici le contraire d’une diva égotiste : la musique est plaisir partagé et sa complicité avec Raphaël Merlin est totale. Ne nous y trompons pas cependant : la mezzo reste la protagoniste de cet enregistrement. Loin de chercher la virtuosité pour la virtuosité, elle explore le chant rossinien pour en découvrir la ligne, le sens, l’expression. Ainsi y a-t-il loin de Rosine à Desdémone : la mezzo-soprano française en offre une caractérisation très ourlée: de même sa Giovanna se montre-t-elle d’une autorité et d’une féminité éclatantes. Sa Sémiramide est d’un galbe idéal. C’est parce qu’elle ne joue par la carte de l’épate qu’elle conquiert. Tout ici sonne vrai et juste. Et comme, évidemment, la technique est suprême, nous sommes comblés. Il nous faut désormais espérer seulement que ce coup d’essai ne reste pas sans lendemain !