L’ultime symphonie d’Anton Bruckner occupa le compositeur dès 1887. À sa mort en 1896, cette " somme musicale ", réservée " pour les temps futurs " était inachevée. Est-ce parce qu’il avait prévu qu’elle ne soit " consacrée qu’à Dieu, s’il ne veut bien " ? Quoi qu’il en soit, c’est peut-être son plus grand chef-d’œuvre, où l’intégration des différents éléments de son langage est poussée au plus haut point de synthèse. La Neuvième ne fut créée qu’en 1932 dans sa version originale, avant que le professeur Novak n’établisse en 1951 l’édition de la partition actuellement jouée.
Les grands brucknériens historiques ont tous abordé la Neuvième : Bruno Walter, Hermann Abendroth, Hans Knappertsbusch et surtout Wilhelm Furtwängler, dans un enregistrement de 1942 légendaire, paru chez DG. Depuis l’apparition de la stéréo, d’autres noms sont venus s’ajouter à la liste. Herbert von Karajan, par trois fois chez DG, Eugen Jochum (DG puis EMI), Carlo Maria Giulini (EMI puis DG), Leonard Bernstein (Sony, mais surtout DG), Zubin Mehta (Decca), Günter Wand (RCA, trois versions), Claudio Abbado (DG) ou Nikolaus Harnoncourt (RCA, avec une reconstitution du Finale). Les meilleures versions ont toutes été enregistrées – est-ce un hasard ? – avec les Orchestres philharmoniques de Vienne et de Berlin. Pour être complet, il faudrait ajouter Leningrad avec Evgueni Mravinski (Melodiya), Munich et Sergiu Celibidache (EMI), et, bien sûr, Bernard Haitink et Amsterdam (Philips).
Or, voici que le chef batave nous donne une nouvelle version, enregistrée au Barbican de Londres les 17 et 21 février 2013. Avouons-le : nous avions sur ce disque des a priori très négatifs. D’abord parce que la série de concerts récents de Bernard Haitink publiée à Chicago ou à la Radio de Bavière nous avait souvent déçus. Ensuite parce que ses enregistrements avec le London Symphony Orchestra figurent parmi les rares vrais ratages de sa discographie, aussi bien dans Beethoven ou Brahms que Bruckner (Symphonie n° 4). On se souvient enfin des catastrophiques Bruckner récents du LSO avec Colin Davis, notamment la Sixième Symphonie. Et pourtant… Quel choc à l’écoute de ce concert ! Dès les premières notes du Feierlich initial (" Solennellement "), tout est là : la sonorité globale, profonde, généreuse, les respirations et la dynamique, idéales, et puis surtout ce climat granitique, mystique, funèbre, à faire pleure les pierres. Aucun moment de relâchement ou d’épanchement. On retrouve dans ce disque live la même évidence et la même profondeur que dans la Huitième Symphonie donnée par Bernard Haitink en 2002 à Dresde (voir le n° 112 de Classica).
De toutes ses Neuvième, malgré une prise de son comme toujours avec LSO Live très globale et manquant de dynamique et de précision, celle-ci est donc, contre toute attente, la plus recommandable : pour Philips à Amsterdam, en 1965 dans le cadre de l’intégrale des symphonies puis en 1981, le chef ne parvenait pas à une telle grandeur, ni d’ailleurs dans les nombreux enregistrements radiophoniques plus récents disponibles en CD pirate ou sur Internet, en provenance d’Amsterdam, Munich ou Chicago. Cette leçon de maître rejoint les versions citées plus haut en tête de la discographie.
Anton Bruckner (1824-1896)
Symphonie n° 9
Orchestre symphonique de Londres, dir. Bernard Haitink
LSO Live LSO0746 (Harmonia Mundi). 2013. 67′
Nouveauté
Haitink dirige la Neuvième de Bruckner
Radio Classique
Dédiée tout simplement « au bon Dieu, à condition que celui-ci l'accepte », la « Neuvième Symphonie » de Bruckner est un acte de foi du compositeur. Avec Haitink, elle brille de cette lumière surnaturelle des œuvres inachevées.