Fin 1974, les téléspectateurs français découvraient, médusés, grâce à quatre films tournés à Toronto par Bruno Monsaingeon, cet incroyable artiste qui présentait sa fameuse chaise comme un membre de sa famille et Orlando Gibbons (virginaliste élisabéthain qu’il jouait au piano) en tant que compositeur « favori ». Mais derrière ce côté volontiers iconoclaste, on réalisait surtout son lien privilégié avec Bach, lors de séances d’enregistrement de sa Suite anglaise n° 1 et d’une version intégrale de sa 6e Partita, ainsi que l’éclectisme de son répertoire, allant jusqu’à la Nouvelle Ecole de Vienne – Gould a enregistré tout ce que Schönberg a composé pour ou avec piano, Ode à Napoléon et Lieder compris – en passant par les Sonatines de Sibelius ou des Préludes de Scriabine sans omettre ses propres transcriptions (Wagner) et son si habile So you want to write a Fugue ? pour voix et cordes. Quelques années plus tard, cinq mois après sa mort le 3 octobre 1982 à l’âge de cinquante ans, Gould réapparaissait en trois épisodes filmés par Monsaingeon, « Glenn Gould joue Bach », où il interprétait notamment des fugues du Clavier bien tempéré et de L’Art de la fugue (dont il avait gravé les 9 premières fugues en 1962 à l’orgue !), sa 4e Partita et « ses » Variations Goldberg de 1981, aussi extatiques que celles enregistrées en 1955 s’avéraient ductiles, virevoltantes… et déjà inimitables (son mythique premier disque pour CBS, suivant quelques gravures juvéniles – dont la Sonate de Berg – chez Hallmark). Pour le dixième anniversaire de sa disparition, une « Glenn Gould Edition » exhaustive de Sony permettait de mesurer l’ampleur du legs discographique de celui qui renonçait définitivement à « l’arène sanglante des concerts » dès avril 1964 pour se réserver au studio : non moins de 80 CD, majoritairement consacrés à Bach mais aussi Beethoven. De Bach par Gould, il faut évidemment retenir « les » Goldberg et Le Clavier bien tempéré patiemment gravé entre 1962 et 1971, ainsi que les autres œuvres pour clavier seul, des légendaires Partitas et Inventions aux Toccatas contrastées et à un étrange « album italien ». S’y ajoutent d’improbables sonates avec Rose au violoncelle ou Laredo au violon et des concertos, où il faut oublier l’orchestre. Ayant commencé par les trois dernières dès 1956 (!), Gould a gravé pour CBS (Sony) 20 des 32 Sonates pour piano de Beethoven, auxquelles deux autres s’ajoutent grâce à la Radio Canadienne (CBC), ainsi que des variations, d’intimistes Bagatelles op. 33 et 126 et les 5 Concertos, mieux accompagnés (y compris par Stokowski dans « L’Empereur ») que ceux de Bach.
Live et curiosités
L’exhumation d’enregistrements publics a permis non seulement de découvrir Gould en concert, mais de le retrouver en compagnie de chefs qu’il appréciait spécialement, tels Karajan, pour leur unique rencontre autour du 3e Concerto de Beethoven en 1957 (Sony), ou Krips pour le 5e en 1960 à Buffalo (Sony ou coffret WHRA avec de la musique de chambre – cf. Classica n° 133). Pour Beethoven toujours, une session bénie de la CBC (11 juin 1968) offre la délectation d’une transcription peu lisztienne de la Symphonie « Pastorale », plus convaincante que la 5e Symphonie réalisée peu avant (CBS). Concernant Brahms, si le Concerto n° 1 en 1962 avec Bernstein expliquant d’abord son désaccord sur la lenteur du tempo reste un grand moment (Sony), on privilégie néanmoins les miraculeux Intermezzi gravés deux ans auparavant et considérés par Gould comme son disque le plus… « sexy », puis les Ballades op. 10 témoignant de la méditative lenteur de ses ultimes conceptions (février 1982), comme les inattendues Pièces et Sonate pour piano de Richard Strauss (l’un de ses compositeurs préférés !) et pourtant ludiques, à l’image des dernières sonates de Haydn (sessions de 1981) mais à la différence de son unique tentative aboutie en tant que chef d’orchestre, son retour à Siegfried Idyll de Wagner. Paradoxalement, c’est en compagnie d’autres musiciens que son sentiment de solitude ressort davantage, comme lors de ses « documentaires radiophoniques », La Trilogie de la Solitude (Sony), essentiels au sein de l’activité créatrice de Gould, également auteur dans sa jeunesse d’un mémorable Quatuor à cordes.
Glenn Gould (1932 – 1982)
Radio Classique
Privilégiant la communication par l'enregistrement, le pianiste canadien a fait du disque un art.