Voilà le disque qui va au cœur des paradoxes gesualdiens, où l’impression d’étrangeté naît du conflit entre une écriture pensée à la lumière de la Renaissance comme le reflet idéalisé d’un monde de perfection et les aléas de la vie, " perçue comme un songe chaotique, si ce n’est une vague promesse de félicité post-mortem ". Un Gesualdo où la douleur est exacerbée par l’insidieux glissement chromatique des voix. Dans cette vision psychanalytique des choses, la mort s’installe au cœur de la vie. Et c’est là que l’équipe du Concerto Soave, réunie autour de l’orgue ou du clavecin de Jean-Marc Aymes, assoit heureusement sa différence, avec des lectures toujours signifiantes à 5 et 6 voix. Le dérèglement des sens s’y traduit par un dérèglement du discours, pour autant extrêmement élaboré. C’est toute la gamme du " vécu " des hommes qui s’y exprime par le biais d’une musique qui, tout ensemble, nous parle d’amour et de désir funèbre. Dans ce contexte, les climax sonores sont euphorisants mais illusoires ; images d’un monde écartelé et d’un art de la distorsion qui débouche finalement sur une impasse dont la tireront les monodistes et surtout Monteverdi qui " redonnera chair et vie à la musique des hommes ". Reste la leçon de musique qui n’est jamais vaine, avec, en contrepoint, la découverte des œuvres d’Ascanio Maione (1565-1627). Un contemporain napolitain d’origine obscure (il était proche du Flamand de Macque), mais un rare talent qui brille ici tant dans le registre des pièces pour orgue que dans celui des Capricci per sonare (harpe et clavecin) où l’experte Mara Galassi est à l’aise, achevant de faire de cet album un événement dans le fascinant univers acoustique du prince de Venosa.
Carlo Gesualdo
(c. 1566-1613)
CHOC
" Tribulationem " : Motets, Madrigaux et Caprices. + Ascanio Maione
Mara Galassi (harpe), Concerto Soave, dir. Jean-Marc Aymes
Zig-Zag Territoires 2 CD ZZT319(Harmonia Mundi). 2012. 1 h 58′ Nouveauté
Gesualdo par le Concerto Suave
Radio Classique
C’est un Gesualdo sans fard, mélancolique et jaloux que nous font découvrir les musiciens du Concerto Soave où la plainte est indissociable du plaisir.