Comment êtes-vous venu à la musique ? Ou plutôt, quels " météores " musicaux sont venus à vous ?
Je crois qu’on pourrait dire sous forme de boutade que nous venons tous de la musique et que seuls quelques-uns y demeurent ! Car notre premier abord du monde à l’époque fœtale est sonore : nous connaissons le monde par des vibrations, des ondes filtrées par le liquide amniotique. Dès la naissance, le processus éducatif consiste à nous rendre de moins en moins animal et de plus en plus humain, donc de moins en moins sensuel et de plus en plus cérébral. Or la musique, du moins pour le mélomane, est une affaire sensuelle, voluptueuse, corporelle, charnelle, physique. Voilà pourquoi on l’enseigne si peu, ou si mal. L’odorat, le goût et l’ouïe sont les sens du quadrupède qui flaire, renifle, est aux aguets et guette le craquement pour savoir s’il est un bruit ami ou ennemi. C’est dans cette perspective que Nietzsche disait que l’oreille est " l’organe de la crainte "… La vue est le sens de la bipédie, celui de l’Homo sapiens au néocortex développé. La musique reste enracinée dans les couches les plus préhistoriques de l’être, celle du cerveau reptilien des couches recouvertes par la culture. J’ai donc connu les bruits de la nature dans mon enfance, dans ma jeunesse et dans mon adolescence en Normandie. Puis ces bruits sont devenus culturels quand j’ai découvert la musique classique, par hasard, avec un tourne-disques et un 33-tours de Bach rapportés par ma mère femme de ménage parce que ses patrons avaient jeté ces trésors à la poubelle. Le monde de la musique dite classique s’est ouvert pour moi comme un ciel se déchire en deux…
Avez-vous été constant dans vos goûts ?
J’ai découvert la musique en autodidacte, autrement dit en procédant de manière sauvage mais encyclopédique. J’ai tout écouté. J’ai donc eu des passions successives : d’abord les grands noms (Bach, Mozart, Beethoven), les thématiques (les symphonies, les requiem, les stabat mater), puis l’opéra (Mozart, Wagner, Berlioz, Puccini…), ensuite la musique de chambre en général, les quatuors en particulier (avec une longue et durable prédilection pour Schubert, Brahms et la musique romantique), enfin la musique contemporaine. Quand ce grand tour a été effectué, je suis revenu à l’essentiel et à ce qui me semble être le sommet : Bach, tout banalement… Car tout s’y trouve : une étonnante modernité dans la structure, une incroyable intempestivité dans l’art de produire des rythmes physiologiques qui entrent en phase avec le corps, donc l’âme de celui qui écoute. Bach nous conduit par les oreilles…
Quel rôle le concert a-t-il joué dans vos découvertes ?
Je suis issu d’un milieu très pauvre. Mon père était ouvrier agricole, ma mère femme de ménage. L’argent manquait à la maison. Nous dormions, mon frère, mes parents et moi, dans une même chambre de 17 mètres carrés sans salle de bain ni chauffage. Dès lors, le concert était impossible, impensable ! Financièrement d’abord, culturellement ensuite. La pratique culturelle est avant tout une pratique sociale, sociologique. Je suis donc un pur produit du disque et de France Musique…
Vous semblez, dans votre vie de mélomane, avoir accordé plus d’importance à l’exploration des répertoires qu’aux interprètes. À part Callas, qui a pu vous marquer ?
Je crois en effet que Mozart est plus important que celui qui l’interprète, même si je ne néglige pas l’importance de l’interprétation. Mais je crois que l’usage bourgeois de la musique classique se soucie plus de l’interprète que du musicien : on aime moins Mozart que telle interprétation, de telle année, dans telle circonstance… Ce que Bourdieu nommait la distinction s’effectue moins sur le compositeur que sur le nom de celui qui l’exécute. Comme avec les vins, j’ai trop souvent vu de prétendus amateurs de musique qui, à l’aveugle, disaient des sottises sur les interprètes et commentaient l’" étiquette " ! Ils étaient d’autant plus savants sur le jeu qu’ils avaient d’abord repéré le nom de celui qui jouait. Arrivait alors ce qu’on avait appris sur lui et non sur ce qu’on entendait : ils entendaient ce qu’ils savaient déjà pour l’avoir appris en amont – ils n’entendaient donc pas… J’ai assisté à de remarquables plantages de tel ou tel " mélomane " qui, au vu de la pochette, détestait telle interprète qu’il se mettait à adorer quand je proposais pour le confondre le jeu d’une dégustation sonore à l’aveugle !
Retrouvez l’intégralité de l’entretien dans le Classica n° 151 d’avril 2013
Entretien avec Michel Onfray
Radio Classique
L’essayiste publie enfin un livre sur la musique. En exclusivité pour Classica, il revient sur son parcours de mélomane et nous fait partager ses passions mais aussi ses colères et ses inquiétudes.