" Pourquoi Wagner, puisque nous avons Schreker dont les opéras sont si supérieurs à ceux de Wagner que nous pouvons très bien nous passer de ceux-ci ? " : au regard de l’accomplissement et de la perfection de cette nouvelle version, cette boutade de Paul Bekker en 1919 n’est pas éloignée de la vérité. C’est bien là une œuvre d’art totale, dont la plénitude musicale répond à la haute tenue littéraire et à la profondeur philosophique du livret de la main du musicien (comme Wagner, Schreker écrivait ses textes). Composée entre 1913 et 1915, cette fresque monumentale domine son temps au même titre que Pelléas et Mélisande de Debussy, Lulu de Berg ou Salomé de Strauss. Elle résume l’art schrékérien, dans sa foisonnante complexité résultant de l’entrelacs de thèmes philosophiques, littéraires et esthétique avec une matière musicale originale, novatrice et en même temps d’une irrésistible séduction.
Les " stigmatisés ", ce sont ceux que le destin a marqués, et dont l’existence s’oriente inexorablement, malgré leurs atouts apparents, vers une issue tragique. La fortune et les goûts artistiques raffinés d’Alviano ne compensent pas sa laideur physique, la sensualité de la belle Carlotta annihile ses aspirations à un amour idéalisé pour ce malheureux bossu et la beauté virile du comte Tamare le mène au cynisme, à la luxure et au dérèglement des sens. Avec, en arrière-plan, les luttes de l’aristocratie et de la bourgeoisie de la Gênes du xvie siècle, s’entremêlent les fils d’un drame de mort et d’amour. La débauche conduit à la mort, l’esthétique et la création artistique, à la folie : aucun recours dans ce drame qui tient à la fois de Hauptmann, Ewers, Wedekind et Maeterlinck et dont le pessimisme et l’érotisme concilient étrangement Schopenhauer et Freud.La dimension spectaculaire et festive de cette fresque historique procède directement de Meyerbeer : mais la pompe solennelle des mouvements de foule du Prophète est renouvelée par une musique à l’avant-garde de son temps.
L’envoûtante magie sonore de la partition traduit le fantastique nocturne et irréel du drame. Elle tient à l’harmonie et au timbre. La polytonalité crée un flou et une équivoque en parfait accord avec l’ambivalence des personnages, tandis que la richesse plantureuse des accords et le chromatisme se situent au voisinage de l’impressionnisme, côté Delius plus que Debussy. L’orchestre tire des effets de sonnailles surnaturels des percussions (cloches, célesta, xylophone, glockenspiel, piano, etc.) et joue des oppositions entre la froideur glaciale des bois et la chaleur lyrique des cordes. Schreker transpose au théâtre les recherches de timbres des Pièces pour orchestre op. 16 de Schoenberg. Contrastant avec cette fragmentation de la matière instrumentale, un bel canto sensuel et généreux cède aux tropismes italianisants et épouse au plus près les possibilités du chant, contribuant lui aussi à la magie de la vision : il ne reste plus qu’à s’abandonner aux sortilèges de l’un des plus grands magiciens des sons.
Contrairement à deux de ses aînées (Edo de Waart chez Marco Polo et Gerd Albrecht chez Orfeo) qui, malgré leur excellence, comportaient des coupures, cette nouvelle version est " intégrale ", comme celle de Lothar Zagrosek (Decca) qu’elle surclasse largement par son élan lyrique et sa vision d’ensemble parfaitement intégrée : elle est aussi " intégrale " car le travail de direction en profondeur et la précision de l’enregistrement permettent d’entendre et de goûter l’intégralité de l’orchestration, dans ses moindres détails que l’on découvre souvent pour la première fois. La perfection et l’engagement des interprètes, enfin, en font la référence absolue.
Franz Schreker (1878-1934)
Die Gezeichneten (Les Stigmatisés)
Anja Kampe (soprano), Robert Brubaker (ténor), Martin Gantner et James Johnson (barytons), Wolfgang Schöne (baryton basse), Orchestre et Chœurs de l’Opéra de Los Angeles, dir. James Conlon
Bridge 3 CD 9400AC (Socadisc). 2010. 2 h 50′
Nouveauté
Conlon dirige Les Stigmatisés de Franz Schreker
Radio Classique
Le chef américain s'est fait un devoir de défendre les œuvres de compositeurs oubliés.